Pour Une Dernière Fois

“Bù dào Chángchéng fēi hǎohàn.”

“Celui qui n’a pas été sur la Grande Muraille n’est pas un vrai homme.”

– Máo Zédōng, viril fondateur de la République Populaire de Chine.

Kūnmíng, la veille du vol de retour vers Běijīng, fin août 2015. Arrivés avant l’aube par le train de nuit, Lara et moi attendons dans la cuisine d’une auberge que notre chambre se libère. Ce matin-là, un petit encadré bleu au bas d’une page d’un guide de voyage attire mon attention. L’envie d’une dernière escapade sur la Grande Muraille vient de naître en moi.

Au retour de la fin de semaine de Noël, je ne suis toujours pas sorti des limites de la capitale en quatre mois. Mardi le 29 décembre, la direction décide de m’informer à la dernière minute de la fin précipitée des cours de « Foreign English«  pour que les élèves consacrent ce temps à leur habituel bourrage de petit crâne intensif précédant les examens finaux. Je termine donc le semestre non pas le 15 janvier, comme prévu, mais le… lendemain après-midi! Mon billet de retour étant déjà acheté, j’aurai donc 18 jours pour “faire un homme de moi-même” une dernière fois.

J’aurai finalement visité la Grande Muraille à trois reprises. La première fois, c’était en février 2014, de retour de cinq semaines passées sous le soleil d’Indochine. En escale chez tonton Mario à la fin des vacances, je me suis rendu en bus puis en minivan à la zone touristique de Mùtiányù (“admirable vallée fertile” en mandarin). L’été dernier, Lara et moi sommes retournés au même endroit le temps d’admirer cette section restaurée de la muraille moins fréquentée que celle de Bādálǐng. Cette fois, j’avais l’intention d’emprunter une portion non restaurée et apparemment spectaculaire pour terminer mon escapade à Mùtiányù encore une fois, question de boucler la boucle en beauté.

Mais je procrastine, tergiverse et remets à plus tard mon expédition sur les remparts, comme si j’avais peur de m’en ennuyer, comme pour garder le meilleur pour la fin. Ce n’est donc que la veille de mon départ que je me lève finalement aux aurores pour mettre une dernière fois le cap vers le nord de Pékin. Premier et dernier déjeuner à la cafétéria de l’école où le directeur Zhào me recommande d’être bien prudent puis environ une heure de bus et métro jusqu’à la gare centrale de Dōngzhímén. À partir de là, il suffit de prendre le bus 916 ou 936 (express de préférence) et débarquer au rond-point de Huáiróu pour la prochaine étape. Huáiróu est une petite ville située à une trentaine de kilomètres au nord de Pékin, près des sections restaurées de la muraille les plus populaires qu’on peut rejoindre en transport en commun ou avec un chauffeur privé. Le bus représente de loin l’option la plus abordable mais aussi la plus lente, surtout en-dehors de la saison touristique. C’est pourquoi, en cette belle matinée de mi-janvier, je sors de l’autobus vers 10h en quête d’un taxi ou d’une minivan pour me conduire à Xīzhàzi, village situé au pied de la section qui m’intéresse. Je n’ai pas à chercher bien loin; étant le seul touriste en vue, je suis bientôt assailli par une demi-douzaine de chauffeurs qui flairent la bonne affaire. La négociation commence.

La première fois, j’avais déboursé 150 RMB (rénmínbì; aussi yuán, ou kuài en langage populaire; environ 30 dollars canadiens) pour l’aller-retour Huáiróu-Mùtiányù. L’été dernier, Lara et moi avions réussi à négocier un prix semblable qu’on avait pu splitter à deux. Cette fois, ma marge de manoeuvre était plus mince puisque j’étais fin seul de mon espèce dans les environs et que j’allais dans une zone peu achalandée. L’homme qui s’est apparemment auto-proclamé mon chauffeur commence par me demander rien de moins que 300 kuài pour m’emmener à Xīzhàzi, ce qui est nettement exagéré. Utilisant mes meilleures techniques de négociation chinoises, je sors mon mandarin des grands jours, plus de simagrées qu’il n’en faut et fait même mine de m’en aller, l’air exaspéré. Mon interlocuteur ne bronche pas, ou pas assez à mon goût. Finalement, pour me prouver le bien-fondé de sa tentative d’extorsion, M. Chauffeur me sort un dépliant promotionnel écrit dans un anglais médiocre façon Bǎidù Translate. Dans le texte, entre deux erreurs de grammaire, il est écrit que le prix normal d’un lift pour Xīzhàzi est de… 200 yuán. J’en informe monsieur qui sourit et se rend à l’évidence, l’air un peu embarrassé. L’instant d’après, on est en voiture.

En route, on passe devant le lac Yànqī, son terrain de golf haut de gamme et le chic site où eut lieu le sommet de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) en 2014. Alors que nous nous enfonçons dans la campagne montagneuse, je réalise que j’ai déjà vu l’homme qui conduit à côté de moi. Usant de mon mandarin du niveau d’un enfant de trois ans, je réussis à faire comprendre au chauffeur qu’il est le même qui m’a conduit à Mùtiányù la première fois, il y a deux ans. D’abord surpris, il me gratifie finalement d’un grand sourire et me déclare son amitié intemporelle, chose courante en Chine. Je soupçonne malgré tout qu’il soit davantage ami avec les billets portant la face du grand Máo dans mon portefeuille, chose courante en Chine. Après une quarantaine de minutes passées à zigzaguer dans les cols et hameaux de montagne, nous voilà arrivés à Xīzhàzi. La randonnée peut commencer.

M. Chauffeur me dépose à une petite guérite où je dois payer les frais d’entrée de 30 yuán (environ 6$), ce qui est quelque peu cocasse puisque cette partie de la Grande Muraille est théoriquement fermée au public, comme nous le rappellent de grands panneaux le long du chemin qui monte en pente douce vers les crêtes fortifiées. Ayant soigneusement noté mon itinéraire et emmené le nécessaire en vêtements, eau et nourriture, je débute ma randonnée de bonne humeur, satisfait de ma préparation et de n’avoir qu’à profiter de ma journée. Mais comme cela arrive souvent en Chine, mon plan allait bientôt foutre le camp. Après seulement une dizaine de minutes de marche, j’arrive soudain à un embranchement dont je ne soupçonnais pas l’existence. Après une longue hésitation, je choisis de prendre à gauche…

Le sentier étroit monte en pente abrupte à flanc de colline avant de continuer à serpenter dans les vallons pour s’enfoncer plus loin, dans la forêt qui devient de plus en plus dense. Jiànkòu et ses fortifications abandonnées ne peuvent pas être bien loin, j’en avais aperçu le début avant de bifurquer… Même si des plaques de neige subsistent en chemin, la montée me donne chaud. Le sentier est difficile à suivre, se perdant parfois dans la neige et les feuilles mortes. Les dernières traces de pas ont gelé, elles semblent dater d’un petit moment déjà. Au sommet de la colline, j’ai de plus en plus de mal à suivre le sentier. Je m’enfonce dans les ronces, glisse dans la neige et la terre, me salit, déchire peu à peu les côtés de mes vieux souliers de tennis. Le sentier, ou ce que je crois l’être, bascule dans une petite vallée couverte d’arbres. Il est passé midi… où suis-je?

Trop orgueilleux pour rebrousser chemin, je redouble d’ardeur et me dit que tout ira bien. Mais le doute s’installe peu à peu. Je devrais déjà être sur la crête à marcher et grimper sur le mur, à être balayé par le vent, à prendre des photos du magnifique panorama. Une autre heure passe, il n’en est toujours rien. Je me suis définitivement trompé de chemin, et il est trop tard pour revenir en arrière. Le soleil sera couché dans moins de quatre heures et je ne sais pas où mène la semblant de piste que j’emprunte. La journée est belle, la température confortable, la forêt tranquille, la marche revigorante. Je ne suis pas malheureux, loin de là; mais je m’inquiète. J’espère seulement me diriger dans la bonne direction, ou à tout le moins regagner la civilisation avant le coucher du soleil. Peut-être ne pourrai-je pas retourner à ma chambre ce soir… j’espère seulement ne pas passer la nuit dehors.

Un peu avant quinze heures, j’arrive à un point où le paysage change devant moi. Après avoir franchi le fond rocheux de la vallée, les arbres se font subitement plus rares et espacés pour laisser la place à un verger. Au loin, je revois enfin la muraille sur une crête montagneuse, ce qui ravive mon espoir et mes jambes endolories. J’aperçois bientôt un vieil homme non loin de moi, sur une terrasse surélevée du verger. Je lui demande mon chemin mais je peine à comprendre son accent; je le fais répéter plusieurs fois mais ne suis toujours pas convaincu par ses réponses vagues et nonchalantes. Un peu plus loin, une maison se dévoile dans la jolie et paisible vallée. Enfin, un village!… mais la maison n’a pour voisine qu’une fermette peuplée de poules et autres animaux de basse-cour. Je cogne à la porte et une jeune adolescente vient ouvrir, l’air surpris et légèrement apeuré. Maman la rejoint aussitôt et me confirme, à mon grand soulagement, que je me dirige bel et bien en direction de Mùtiányù. Je quitte la maisonnée le coeur plus léger, en continuant ma route vers la muraille qui se rapproche lentement mais sûrement.

Je débouche finalement sur un vrai village, ou plutôt une petite ville. Liánhuāchí est une zone de villégiature entourée de collines et de petites montagnes couronnées de pans de la muraille (dont une section éponyme) qui n’ont pas été restaurés, ce qui ajoute une touche de pittoresque bienvenue à une ville autrement affligée d’une drabe architecture moderne à la chinoise. Après avoir redemandé compulsivement mon chemin à un passant, me voici finalement au pied du mur, après plus de quatre heures de marche. Mieux vaut tard que jamais, comme qu’y disent.

Je débute l’ascension, partagé entre la déception de n’avoir pas parcouru la section de Jiànkòu et le bonheur de revoir Mùtiányù une dernière fois. La pente est abrupte et glissante mais je suis porté par une nouvelle énergie et la hâte d’enfin manger et me reposer. Parvenu sur la crête, je peux enfin admirer la vue panoramique. C’est magnifique; peu importe la saison, marcher sur la Grande Muraille est une expérience unique, à la fois stimulante et apaisante pour les sens. Après avoir croisé un groupe de touristes chinois, je continue de marcher en direction de la section restaurée et de prendre des photos jusqu’à ce que la faim l’emporte. Je choisis de m’arrêter au sommet d’un petit bastion en ruines et me restaure là pendant une bonne heure.

J’étais presque au même endroit en février 2014, mais pas dans le même état d’esprit. Sortir des limites touristiques et marcher sur le mur en ruines m’avait alors fasciné et presque troublé. Le temps me manquant pour pousser l’exploration plus loin, je m’étais assis à un endroit haut perché pour regarder au loin, partagé entre le désir de poursuivre indéfiniment mon voyage et terminer ce que j’avais commencé à Yāntái. Presque deux ans plus tard, mes pensées se perdent encore en regardant vers Liánhuāchí et au-delà, partagé entre la mélancolie de terminer cette aventure et la joie d’en débuter une nouvelle. À l’image de mon excursion d’aujourd’hui, l’expérience a été marquée par des imprévus, des hauts et des bas, mais elle aura valu la chandelle. Du haut de la Grande Muraille, je dis adieu à la Chine et à mon séjour ici, mais surtout à la prochaine fois.

La Route De La Faim

Pour cette nouvelle chronique, accueillons chaleureusement mademoiselle Lara-Maria Breton, partenaire et collaboratrice tout étoile. Notre voyage de l’été dernier nous a marqué à plusieurs égards et c’est finalement par les papilles gustatives que nous avons décidé de l’aborder. Voici donc un récapitulatif des plats les plus mémorables qu’il nous a été donné de manger lors de notre périple aller-retour de Pékin jusqu’au nord du Yúnnán, sur une partie de ce qu’on appelle la Route de la Soie du sud.

Běijīng

Avant même de mettre le pied à Běijīng, j’entendais déjà parler de la bouffe chinoise, surtout celle que l’on se paie quand on veut pas trop dépenser, j’ajouterais. L’auteur de ce bloye étant aussi ma seule source d’informations, ses plats préférés sont devenus ce que je voulais essayer. Ce que j’appellerais le “classique Charles”, la bouffe qui le rend heureux juste de penser à l’acheter, c’est le bāozi (prononcé bao dze). Le bāozi c’est une sorte de sandwich fourré en forme de petit sac rond. D’ailleurs, bāo signifie paquet ou sac et zi réfère à l’idée du résultat de… c’est donc un sac du résultat de quelque chose, surement la cuisson des légumes, viandes, noix qui le composent. Bref, pour un ou deux RMB (environ 0,20$) chacun, c’est pas cher pis ça remplit!

La première semaine suivant son arrivée le 4 juillet dernier, Lara a tout naturellement éprouvé quelques problèmes d’adaptation à son nouvel environnement. Il va sans dire que la digestion de nouveaux aliments, l’hygiène douteuse et la pollution atmosphérique de Pékin s’avèrent rudes pour n’importe quel nouvel arrivant. Conséquemment, miss Breton n’arrivait la plupart du temps qu’à avaler du riz blanc, parfois frit, et des nouilles. Là-dessus, par contre, on était greyés.

En effet, la Chine en général s’avère un assez très bon endroit où s’en régaler. Or tout près de l’appartement de tonton où nous sommes restés se trouve un restaurant pas piqué des vers. C’est un établissement halal puisque tenu par des Huí, nom qui désigne en général les Chinois musulmans. Outre les brochettes de pas de porc, le yogourt et autres délices on y sert de fort goûteux bols de nouilles. Même sans parler mandarin, commander y est facile: on signifie le plat désiré à la caisse, en pointant l’une des images si nécessaire. On paie ensuite la commande et se dirige au comptoir de la cuisine juste à côté, reçu en main. Puis il ne reste qu’à choisir le type de nouilles désiré qu’un cuisinier façonnera et fera bouillir pendant que le bouillon mijote. Avant d’être servi on a le loisir de sélectionner les extras: ciboulette, vinaigre, viande et pas trop de piment fort, s’il-vous-plaît.

La dernière étape est la plus agréable. Les portions sont généreuses, les nouilles fraîches, le bouillon chaud et goûteux. On peut même croquer des gousses d’ail crues qui aident à combattre la force des piments, dit-on, et qui sont bien meilleures après avoir été plongées dans et ramollies par le bouillon fumant. On recommande aussi les nouilles ouïghoures, sorte de petites udon à la sauce tomate, légumes et boeuf épicée. Bref, de quoi agrémenter la diète un peu ennuyante de Lara à son arrivée.

Xī’ān

À Xī’ān, j’ai (Lara) eu la chance de rencontrer une chinoise très sympathique aux idées libérales: Vivianne, de son nom francophone. Souvent, les Chinois se plaisent à avoir un nom anglais lorsqu’ils l’étudient; Vivianne étudiant aussi le français, elle avait donc trois noms différents. Grâce à son parler chinois et son amour de la nourriture, on a pu goûter à des plats reconnus dans le quartier musulman de Xī’ān, lui-même connu pour sa bouffe.

Le yángròu pàomó est une soupe où baigne, dans un bouillon salé qui goûte l’anis, de nombreux morceaux de pain coupés en carré et de la viande. Le plat étant musulman, la viande n’est jamais du porc mais plutôt du mouton ou de l’agneau. Il existe aussi une version au boeuf. Les morceaux de pain sont gorgés de bouillon ce qui les rend délectables, mais ils servent principalement à rendre le repas plus consistant. Juste d’y penser, j’en bave.

Avec le plat précédent et celui-ci, on atteint sans aucun doute l’élite de ce que nous avons pu goûter cet été. Dans le genre sandwich à la viande, le ròujiāmó est excessivement dur à battre. Nous en avons essayé deux variantes à Xī’ān et l’une est définitivement supérieure à l’autre. La première a été trouvée dans le quartier musulman, un endroit hallucinant où les soirs d’été beaucoup trop de gens se massent dans les rues et autour des kiosques pour goûter aux diverses spécialités huí. Les ròujiāmó en question y sont au boeuf, loi coranique oblige. Un bon sandwich mais rien de spécial. Le second fut une plus grande réussite grâce à Vivianne qui nous a déniché un petit resto très achalandé où les ròujiāmó sont divins. Dans un pain rond et plat ouvert au milieu, on y ajoute la viande de porc fraîche et un peu juteuse. Un sandwich fort simple qui rappelle un peu les smoked meat ou le porc effiloché de chez nous mais en meilleur, selon moi. L’amateur de sandwichs y trouvera son compte; pour ma part, ce ne fut rien de moins qu’un des meilleurs que j’ai jamais mangés.

Le troisième et dernier plat retenu pour Xī’ān n’est pas typique de l’endroit mais n’en reste pas moins savoureux. Les jiǎozi (dumplings) constituent toujours un bon choix en Chine, y compris lorsqu’ils sont frits. Sauf que ceux que nous avons mangés dans un restaurant tout près de la sandwicherie sont dignes de mention. Nous en avons commandé deux plats, l’un aux légumes, l’autre aux crevettes. Ces dumplings frits n’étaient définitivement pas ordinaires: la chair en était jaune-verdâtre au lieu du blanc-beige habituel et il était clair qu’ils avaient été cuisinés différemment. Plus gras d’abord, mais surtout préparés avec des aliments de grande qualité et cuits un peu plus lentement qu’à l’habitude, question de mieux harmoniser les saveurs. Les dumplings aux légumes étaient franchement bons, mais ceux aux crevettes supérieurement délicieux. Trempés dans le vinaigre de riz, comme le veut l’habitude, c’était mémorable.

Chéngdū

J’avais entendu parler du hotpot, mais j’avais surtout lu sur les murs des cabines de toilettes les conséquences que celui-ci pouvait avoir sur le corps. “The Ring of Fire”, “The meaning of hot in hotpot is only experienced the day after” et “ Yes, I survived Chengdu’s hotpot“ sont des exemples de ce qui servit de préliminaires à ma première expérience.

Rapidement, le hotpot (huǒguō) c’est une grosse fondue bien épicée. C’est souvent servi dans un bol de métal et partagé par plusieurs personnes. Dans ce cas-ci, le hotpot était végétarien et contenait donc racines de fleur de lotus, champignons, salade, patates et autres joyeusetés. L’idée c’est que tout ça est plongé dans un bouillon bien goûteux et assez piquant pour faire morver pis suer en masse. C’est donc à l’achat d’une bière que nous avions droit au souper gratis, entourés de nos congénères lǎowài (étrangers). Nous avons ainsi passé l’heure suivante à respirer bruyamment par la bouche et à s’essuyer la sueur, la morve pis le piquant avec du papier de toilette gentiment fourni par notre auberge. Au prix de nos papilles gustatives, on s’est régalé!

Des nouilles, on en a mangé une trâlée cet été. Qu’est-ce que celles de Chéngdū avaient donc de spécial? Elles étaient faites sur place dans la majorité des restaurants, ce qui a pour effet de rendre leur texture et leur goût beaucoup plus meilleurs. Leur autre caractéristique marquante était leur bouillon très épicé. Chéngdū et le Sìchuān sont reconnus mondialement pour leur nourriture relevée. Lara t’a parlé du hotpot, eh bien les nouilles n’y font pas exception. On avait beau demander “yī diǎndiǎn” épicé à la madame, ça nous brûlait quand même la langue. Puis même en apprenant la leçon et en insistant pour pas de piment fort, il y avait soit du poivre, soit quand même du làjiāo dans le bouillon. On a beau chialer, ça en valait la peine de manger les nouilles et de boire le bouillon jusqu’à la dernière goutte… c’est si bon de souffrir, parfois!

Kūnmíng

Nous n avons malheureusement été que de passage dans la “Ville du Printemps Éternel” et n’y avons donc rien goûté de marquant, pas même les fameuses “Across the bridge noodles”. Mais il serait dommage de ne pas mentionner cette ville, si ce n’est que pour souligner notre appréciation de sa température douce, sa verdure prédominante, son calme et sa propreté. On l’a lu, entendu et maintenant vu: la ville qui a vu naître le Quebec Redneck Bluegrass Project doit nécessairement être un endroit agréable où vivre, avec plein de bon manger.

Dàlǐ

L’auberge où nous étions offrait des déjeuners bien gras, pas frits et réussis, yay! J’en en a donc profité pour reprendre du gras d’la bête, histoire de deux déjeuners. (Lara)

Outre cela, Dàlǐ n’a pas été un endroit tellement mémorable pour la nourriture. On a tout de même pu goûter à une spécialité locale lors de notre tour du magnifique lac Ěrhǎi. À Xīzhōu, sur la rive ouest, notre chauffeur bái (une minorité locale) nous a recommandé les “baba pīsà” du village, un peu onéreux puisque vendus là où on amène tous les touristes de passage. Le nom en soi est plutôt curieux: d’abord, un baba est une sorte de pain rond et plat, soutenant et d’assez bon goût. Le problème est qu’il semble être typiquement nàxī et non bái. Les Nàxī habitent en majorité plus au nord, autour de Lìjiāng et au-delà. En plus, pīsà en mandarin, tu l’auras peut-être deviné, désigne le plat italien… le “baba pīsà” n’est donc dans les faits ni l’un, ni l’autre! Mais bref: il consiste en un baba fait de riz ou de blé et se décline habituellement en deux variantes, sucrée et salée. Nous avons goûté à la seconde, sur laquelle sont ajoutés morceaux de légumes, viande et quelques épices. C’est assez bon et gras en général, et plutôt réconfortant quand on s’ennuie du bon pain de chez nous. (Charles)

Shāxī

Shāxī est non seulement superbe et tranquille, c’est aussi un exemple de développement durable. La restauration de Sīdēng, la vieille place du marché et ancienne étape de la “Route des chevaux et du thé” aussi appelée “Route de la soie du sud”, n’a débuté que vers 2005. Ça en fait une destination touristique relativement peu (quoique de plus en plus) achalandée. Le gouvernement local ne souhaitant pas vendre l’âme de la région au tourisme comme à Lìjiāng s’est adjoint les services d’une équipe suisse pour l’aider en ce sens. C’est ainsi qu’est né le “Shāxī Rehabilitation Project”, qui coordonne le développement local depuis presque quinze ans avec un succès indéniable. Entre autres mesures, on s’assure de former et d’employer des travailleurs de la communauté, d’utiliser des ressources durables et locales dans la rénovation et l’approvisionnement ainsi que de mettre en place un système de microcrédit régional.

Tout ça pour dire qu’un bon soir nous avons essayé l’un des petits restaurants de Sīdēng, le “Hungry Buddha ». Un beau petit établissement tenu par de jeunes Chinois qui font de la pizza végétarienne aux ingrédients écologiques leur spécialité. La nôtre fut ma foi savoureuse: croûte mince, sauce tomate à la crème, poivrons et champignons frais des environs. Pour à peu près quinze dollars à deux, nous nous sommes offerts une petite gâterie chinoise bonne dans la yeule et pour le développement local.

Une autre découverte fort agréable fut le café et le chocolat chaud du “Old Tree Cafe ». Ce qui semble n’être qu’une toute petite boutique en bois est en fait un assez grand café agrémenté d’une cour extérieure charmante. Le café y est excellent (pour la Chine) et le chocolat chaud est crémeux puisqu’il est fait avec du lait, local en plus!

La Gorge Du Saut Du Tigre

Après une difficile montée au début du sentier de la gorge, la “Nàxī Family Guesthouse” est arrivée à point en cette fin d’après-midi du 3 août dernier. Les effluves du riz frit que s’y commande Lara pour retrouver des forces parviennent alors jusqu’à moi et le coup de foudre olfactif est instantané. Le riz frit est un plat commun en Chine mais sous-estimé quant à moi. Il se compose de riz blanc collant frit avec un oeuf, de l’huile, du sel, une pincée d’épices, un peu de sauce soya et habituellement des petits morceaux de chou et de porc, mais ça peut varier. Celui préparé par la gentille matriarche de l’auberge est remarquable: il ne contient qu’une petite portion d’oeuf et de légumes frits, le porc est gras et goûteux, le riz est gorgé du non moins calorique et salé jus de cuisson. Je m’empressai de m’en commander un à mon tour, le dégustant en regardant l’orage approcher dans la gorge.

Shangri-La

En atteignant les plateaux du nord du Yúnnán, on arrive dans le piedmont de l’Himalaya, en pays tibétain. À Shangri-La, on se retrouve à un peu plus de 3000 mètres d’altitude avec des sommets bien plus hauts et des plaines herbeuses à perte de vue. L’animal par excellence ici est le yak. Fourrure, viande, lait, beurre, trait; le grand bovidé y est exploité au maximum, surtout lors des rudes mois d’hiver. Alors que sa viande s’apparente à celle de son cousin le boeuf, j’étais curieux d’essayer un breuvage fait de l’un de ses sous-produits.

Les locaux ajoutent un peu d’eau et de sel au beurre de yak pour en faire un breuvage chaud. Les premières gorgées ont été pour moi très agréables, chaudes, riches et réconfortantes. Mais on se sent vite saturé de gras, probablement parce que pas habitué à littéralement boire du beurre. Après quelques hivers, je suis certain que j’apprendrais à apprécier le thé au beurre de yak à sa juste valeur. Sa variante fraîche, on s’entend, parce que semble-t-il qu’il goûte assez méchant lorsque fermenté…(Charles)

Notre séjour à Shangri-La fut pluvieux et froid, surtout la nuit alors que la couverture chauffante fournie n’arrivait pas à compenser pour nos murs en papier. Il va sans dire qu’une pluie quasi constante mêlée à peu de sommeil ne rend pas particulièrement patient. Cela étant dit, nous voulions apprécier Shangri-La et nous avons cherché à trouver le plaisir ailleurs, soit par les voies gustatives. Nous avons ainsi découvert l’endroit et l’heure à laquelle les BBQ (shāokǎo) de Shangri-La ouvraient et c’est dans ces petits boui-bouis que nous avons trouvé le bonheur. La viande était si parfaitement cuite, salée et épicée que Shangri-La en prit une toute nouvelle tournure. (Lara)

Lìjiāng

En revenant de Shangri-La, nous nous sommes arrêtés une seconde fois à Lìjiāng avant de repartir vers Téngchōng dont les eaux thermales nous faisaient rêver. En surfant sur le web, Lara est tombée sur une auberge, l’ October Inn”, qui semblait faire l’unanimité. Commentaire après commentaire, le nom de Tom, le propriétaire, apparaissait. Il était décrit comme un homme accueillant, mais surtout comme un cuisinier hors pair. Après plusieurs semaines sans rencontrer qui que ce soit avec qui former une réelle complicité, on a été servis! L’accueil, la cuisine et les histoires de Tom nous ont réchauffé le cœur, sans parler des gens incroyables que nous avons rencontré là-bas. Bref, agrémenté d’une bonne bière chinoise froide, nous avons eu droit au hotpot maison de Tom. Un mélange parfait de viande et de légumes ainsi qu’un bouillon assez épicé mais pas trop sur du riz nous ont remis sul’ piton et nous ont fait apprécier le bonheur d’une bonne bouffe commune. P.S. C’est fou ce qu’on peut faire avec un bouillon équilibré et goûteux. C’est en Chine que j’ai compris que faire un bon bouillon c’est un art!

La journée de notre retour à Lìjiāng, le 9 août, Tom n’avait pas eu le temps de cuisiner. Mais comme Lara l’a écrit, on s’est bien repris plus tard… bref, le plan B de notre fameux propriétaire fut d’amener ses invités au resto d’une dame nàxī qu’il connaît bien, près du marché en bas de la colline où se trouve son auberge. La souriante madame nous y a servi un excellent ragoût avec des nouilles de riz, des champignons du Yúnnán, des patates, du choux, d’autres légumes et du porc dont les morceaux fumés étaient succulents. Le tout accompagné de riz blanc et arrosé de thé vert bon marché et d’un peu de báijiǔ, spiritueux chinois par excellence, pour 25 yuán par personne (5$)!

Téngchōng

Nous avions appris l’existence à Téngchōng de plats typiques que nous étions curieux d’essayer. Nous étions basés à Héshùn, un ancien village préservé au sud-ouest de la ville. Héshùn possède un charme indéniable avec ses rues pavées de pierre, ses maisons en briques d’argile, les rizières et volcans qui l’entourent ainsi que le nombre relativement peu important de touristes qui parviennent à nous faire oublier la commercialisation rampante et les trop nombreuses boutiques de jade qui s’y trouvent. Nous avons pu y goûter au dàjiùjià à deux occasions: à une cantine aménagée en plein air en-dehors de l’entrée principale de Héshùn et lors d’un dîner avec un groupe de Chinois à notre guesthouse.

Dàjiùjià signifie quelque chose comme “venir à la rescousse de l’empereur”. L’histoire dit qu’un empereur de la dynastie Míng, fuyant Kūnmíng de l’invasion de son rival Míng, s’est réfugié plus à l’ouest à Téngchōng, près du Myanmar actuel. Arrivé là-bas épuisé et affamé, des locaux lui servirent une portion du plat en question qui, selon ses propres dires, lui sauva la vie. Ainsi est née la renommée du dàjiùjià. Ce plat consiste en des morceaux de ěrkuài, une sorte de crêpe consistante de riz, habituellement sautés avec du porc, des oeufs, bok choys, tomates et piments légèrement épicés. C’est assez goûteux, consistant et bien en phase avec la technique traditionnelle des plats chinois sautés au wok. Le dàjiùjià est habituellement servi avec une soupe sûre mais nous avons plutôt eu droit à un bon bouillon gras et salé avec de la ciboulette dedans. Un plat globalement assez savoureux et qui a fait changement du BBQ et des nouilles qu’on mangeait à chaque jour à Héshùn. (Charles)

Téngchōng était notre dernier arrêt, et c’est à ce moment du voyage qu’on se félicite d’avoir suivi notre budget et qu’on profite des extras. On s’est donc payé un petit luxe: un poisson farci cuit en papillote de feuilles de bananes on ze barbe cul. Après avoir défait les feuilles de bananes maintenant carbonisées, on n’a plus qu’à déguster le poisson blanc bien cuit à l’intérieur agrémenté d’herbes et de piments. (Lara)

Voilà donc qui conclut nos pérégrinations gastronomiques de l’été dernier. Une bonne et heureuse nouvelle année du Singe à tous!

Mésaventures Aéroportuaires (II)

Je n’avais personnellement jamais rencontré de problème sérieux dans les aéroports avant de venir en Chine. Il y a déjà eu quelques légères anicroches, mais rien de marquant dans l’ensemble. Mon oncle m’avait bien parlé de ses mésaventures en provenance ou en direction de la Chine: délais indécents, vols annulés ou reportés. Mais ce n’est évidemment qu’en le vivant soi-même qu’on le réalise vraiment.

Heureusement, j’ai été plus chanceux. À commencer par Yāntái, dont l’aéroport minuscule n’est pas à l’abri des délais. Quand je dis minuscule, c’est qu’il est vraiment petit: d’un côté le terminal des départs avec ses trois ou quatre comptoirs d’enregistrement et sa mini section de sécurité, et de l’autre celui des arrivées avec un petit carrousel à bagages et à peine quelques dizaines de mètres qui séparent la porte du tarmac à celle de la sortie. Parlant du tarmac, il est aussi assez diminutif. Sa petitesse et les collines qui l’entourent donnent une impression d’exigüité encore plus grande qui pourrait faire angoisser n’importe quel voyageur y atterrissant pour la première fois. Pour moi, ce bébé aéroport présentait deux avantages majeurs. Il est d’abord situé dans le district de Láishān, là où je vivais, à environ 25 minutes et 10 dollars de taxi du campus universitaire. Ensuite, pas besoin de s’y rendre tellement en avance: s’enregistrer une heure avant son vol s’y fait aisément. Désavantage: l’avion ne décolle jamais à l’heure prévue. Quand tu achètes ton billet sur les internets, on te dit que le trajet prendra 70 minutes, alors qu’en réalité c’est au moins vingt de plus. Mais bon, rien de grave. Comme bien d’autres villes chinoises, Yāntái est en croissance et vient de se doter d’une gare de train à haute vitesse ainsi que d’un aéroport international. Fini, le bon vieux temps: le nouvel aéroport est situé dans le district de Pénglái, à une heure et demie de bus du centre-ville, et à deux heures de Láishān!

C’est plutôt en-dehors de Yāntái que j’ai vécu quelques mésaventures aéroportuaires… et parfois par ma faute. Comme en février 2014 alors que j’ai raté une correspondance à Shànghǎi à destination de Pékin, en provenance du Vietnam. Une erreur stupide de ma part qui m’a coûté une cinquantaine de dollars et plusieurs heures d’attente pour un nouveau billet vers Pékin en première classe.

Ou encore en retournant à Yāntái à la fin de septembre dernier, après un séjour au Xīnjiāng qui avait déjà été assez fertile en problèmes de transport comme ça. Trente-neuf heures d’autobus entre Turpan et Kashgar m’avaient incité à délaisser le transport terrestre pour retourner à Ürümqi, la capitale provinciale, et de là retourner dans la capitale nationale. Malheureusement, le vol fut changé quelques heures avant le départ par une agente louche qui m’a de surcroît chargé un supplément. Puis, comble de chinoiserie, l’avion en question arrive en retard et je rate donc ma correspondance vers Pékin. Heureusement, la compagnie aérienne me rebooke un vol gratuitement et mes problèmes de transport sont désormais choses du passé… jusqu’à ce que je m’attarde trop à un souper chez tonton et que j’arrive tout juste après la fermeture du comptoir d’enregistrement pour mon dernier vol. Cette fois c’est une nuit complète à l’aéroport et plus de trois cents dollars que ça me coûte pour un nouveau billet en première classe. Arrivé dans mon lit le lendemain matin peu avant 6h, j’espère que ça m’aura finalement servi de leçon…

Le dernier chapitre des mésaventures aéroportuaires date des derniers mois, lors d’un énième aller-retour Canada-Empire du Milieu. Fin mars, vol Pékin-Toronto. Au check-in, j’apprends que le vol est retardé de cinq heures. Semble-t-il que notre avion parti de Vancouver a dû faire escale d’urgence à Anchorage en Alaska pour cause de passager sérieusement malade. Ben coudonc.

Arrivés à Toronto le 25 mars en soirée, ceux qui avaient comme moi une correspondance vers Montréal l’ont évidemment manquée. Rendons à Air Canada ce qui appartient à Air Canada; ils nous donnent dix piasses de manger et même une nuit gratuite à l’hôtel de l’aéroport, notre prochain vol ne décollant que tôt le lendemain matin. Je choisis de (ne pas) dormir sur un banc plutôt que d’aller à l’hôtel et risquer de passer tout droit, exténué que je suis. C’est finalement le lendemain matin que je sors de P.E.T. fatigué, mais content d’être de retour. La matinée est belle, fraîche et ensoleillée, annonçant sept semaines riches en émotions avant un nouveau départ.

Épilogue: Montréal-Vancouver-Guǎngzhōu-Běijīng, départ le 17 mai dernier en soirée. Aucun problème jusqu’à Guǎngzhōu (Canton), je réussis même à dormir relativement bien dans l’aire d’attente des arrivées à Vent Couvert. C’est après la pause cigarette cantonaise que les choses se gâtent, alors que l’écran des départs m’apprend que le vol vers Pékin est annulé. Au comptoir d’enregistrement, on dit que c’est à cause du “mauvais temps”, évidemment; j’embarquerai donc dans le prochain avion à destination de la capitale. Pas de typhon, de tornade ou de plaie d’Égypte en vue, pourtant…

Le hic c’est qu’on doit aller chercher nos bagages déjà enregistrés pour les ré-enregistrer dans le prochain vol, qui part dans moins d’une heure et demie. Là, c’est le bordel. On doit se rendre à un point A où les employés qui ne parlent pas vraiment anglais tentent de nous dire d’aller au point B puis de revenir ensuite à A. Et bien évidemment, plusieurs vols ont été annulés et/ou retardés et donc plein de gens stressés paniquent et parlent en même temps; confusion chinoise. Heureusement, un bon samaritain maîtrisant la langue de Carey Price m’indique où aller. En chemin j’apprends qu’il vient de terminer sa session d’études à Boston et qu’il retourne chez lui à Fúzhōu pour les vacances.

Rendus au point B, on doit attendre devant un mur de vitre. De l’autre côté, des employés tentent tant bien que mal de retrouver les valises des passagers énervés qui ont peur de manquer leur avion. Des papiers avec les numéros de vol écrits à la main sont collés sur la vitre du côté des employés et les bagages correspondants s’entassent derrière. De notre côté du mur transparent, les voyageurs agitent leur carte d’embarquement pour qu’un employé ramène le bagage au point A et qu’ensuite chacun puisse le ré-enregistrer pour sa correspondance. Situation assez absurde et stressante alors que les minutes passent et que le staff plus ou moins organisé en a manifestement plein les bras devant les clients angoissés. À côté de moi, le jeune Chinois discute avec un gars de Cleveland qui ne manque pas de faire savoir son mécontentement sur la procédure à coups de “That’s not how we’d do it back home” et de “It’s fucking disrespectful”. Mon sac à dos finit par arriver et je souhaite bonne chance à mes deux comparses avant de retourner en courant vers le point A. En sueurs, je me lance le plus rapidement possible avec mes trois sacs vers le comptoir des bagages où heureusement tout se passe rapidement. Prochaine étape avant l’embarquement: la sécurité. Il me reste vingt minutes.

Une fois passée la sécurité, je suis détrempé mais soulagé: je vais être à la porte d’embarquement à temps. Dix minutes d’avance, même. J’en prends cinq pour chercher une prise où brancher mon laptop, puis réalise que, bizarrement, il n’y a presque personne ici. C’est que la porte d’embarquement a été changée! Autre course vers la nouvelle porte d’embarquement qui se situe dans une petite salle au niveau inférieur. La place est bondée: tous les voyageurs réassignés à un nouveau vol s’y trouvent. Je me faufile pour vérifier que je suis au bon endroit, puis attends. Une dizaine de minutes plus tard, je me rends compte que la porte d’embarquement a encore été changée… pour une autre, voisine. On entre finalement dans l’avion après un court trajet en navette, en retard sur l’horaire, évidemment. Je profite de mon upgrade et de mon siège rétractable en première classe pour dormir presque toute l’heure et demie que dure le trajet vers Pékin. Sorti des douanes un peu après une heure du matin le mercredi 20 mai heure locale, je suis accueilli par Mister Gao, employé de l’agence qui m’engage. Il me paye du KFC et prend même une photo de moi prenant ma première bouchée qu’il envoie à Lisa, sa collègue plus ou moins compétente avec qui je fais affaire. Puis il me reconduit jusqu’à la Běijīng Dàyú Middle School avec la musique dans le tapis. Espérons que cette fois sera la bonne!

Finalement, mes mésaventures aéroportuaires n’auront pas été bien graves… First-world problems, comme disent les Chinois.* Je souhaite maintenant éviter les aéroports pour un petit bout de temps. En voyage, cet été, je prendrai le train. Espérons qu’il ne me donne pas trop de matière à écrire.

* Expression empruntée à René Homier-Roy, à l’époque de “C’est Bien Meilleur Le Matin”, à la radio de Radio-Canada.

Mésaventures Aéroportuaires (I)

Avertissement: cette chronique n’a pas pour but de déblatérer sur la mauvaise efficacité du système aéroportuaire chinois… bon, un peu quand même.

Savais-tu, cher lecteur chère lectrice, que la Chine se classe parmi l’élite mondiale au niveau de la sécurité aérienne? En effet, il semble que les accidents d’avion soient ici aussi rares que des toilettes avec du papier hygiénique. Mais puisqu’on est dans un pays de paradoxes, il se classe aussi bon premier au monde pour les délais… et ce, même si les chiffres sont manipulés plus souvent qu’autrement. Il arrive souvent qu’une compagnie aérienne embarque les passagers pour un vol dont elle sait déjà qu’il ne partira pas à temps. L’avion fait donc du taxi ou reste immobile, puis on demande éventuellement aux passagers de retourner à la porte d’embarquement. Tout ça pour éviter que le vol soit classé comme ayant décollé en retard dans les statistiques officielles… même si l’avion est toujours sur le tarmac.

Mais est-ce toujours la faute aux vlimeuses compagnies aériennes? Non. Officiellement, on invoque presque invariablement “le mauvais temps”, mais il existe officieusement trois raisons principales. Il y a d’abord le traffic aérien qui a commencé à augmenter il y a une trentaine d’années et qui a explosé depuis la décennie 1990-2000. La Chine est aujourd’hui le deuxième pays en importance pour le volume de circulation aérienne derrière les États-Unis même si beaucoup, beaucoup de Chinois ne prendront jamais l’avion de leur vie. Le gouvernement a beau prendre diverses mesures pour améliorer la situation, comme faire construire des centaines et des milliers d’aéroports et de lignes de trains rapides, le ciel chinois est toujours aussi engorgé. Mais comment est-ce possible?

Dans une moindre mesure, on peut aussi blâmer le contrôle aérien en général, pour deux raisons. D’abord, le système de contrôle aérien souffre d’une sorte d’allergie aux risques. Il y a une vingtaine d’années, une série d’accidents avait marqué les esprits et mis à mal la réputation chinoise en matière de sécurité aérienne. Depuis ce temps, les autorités ont compensé par des mesures très prudentes, trop selon plusieurs observateurs occidentaux. Les avions sont par exemple tenus de circuler beaucoup plus loin les uns des autres comparativement à ailleurs dans le monde, ce qui ralentit davantage le traffic aérien déjà très lourd. Ensuite, il y a le fait que les contrôleurs aériens travaillent sous haute pression. Dans un pays où l’on redoute constamment de “perdre la face” et qui est géré d’une main de fer à tous les niveaux, il y a peu de place à l’erreur et celle-ci est punie sévèrement. C’est pourquoi les opérateurs ont tendance à pécher par excès de zèle et à retarder facilement un décollage dès qu’une petite turbulence se pointe à l’horizon. D’où les deux côtés de la médaille: un bilan sécuritaire exemplaire, mais des retards et annulations à la tonne.

Enfin, le dernier problème n’est certainement pas le moindre: il s’agit des activités militaires. En Chine, l’Armée de Libération du Peuple contrôle quasiment 80% de l’espace aérien domestique! En ajoutant cela au timide contrôle aérien et à la constante augmentation du traffic, on réalise que l’espace aérien commercial est extrêmement restreint et donc engorgé. Les compagnies et contrôleurs doivent donc constamment demander l’approbation de leurs plans de vol aux autorités militaires qui les confinent à d’étroits corridors de vol, ce qui est déjà problématique mais qui le devient encore davantage lorsqu’il y a des intempéries. Mais ce n’est pas tout: l’armée jouissant d’une quasi-omnipotence au royaume des pandas, elle ne se gêne pas pour effectuer des exercices militaires réguliers, parfois à la dernière minute. Et puis on raconte entre les branches que certains officiels de l’armée seraient parfois enclins à monnayer l’espace aérien au plus offrant, mais ce ne sont que des rumeurs, bien sûr…

Ces dernières années, le gouvernement chinois est devenu plus sensible au phénomène, qui génère de plus en plus de frustration chez les voyageurs locaux et étrangers. Les plaintes sont nombreuses et les épisodes de “air rage” de moins en moins rares, alors que les affrontements entre passagers et employés d’aéroports ou de compagnies aériennes se multiplient. Mais malgré que les autorités investissent dans les infrastructures et que les restrictions militaires s’assouplissent quelque peu, ce n’est pas assez. Plusieurs analystes concluent donc que la seule solution envisageable passerait par une réforme en profondeur de la gérance chinoise. Et ultimement, la seule personne qui en possède le pouvoir est le président Xí Jìnpíng, qui dirige à la fois le gouvernement et la commission militaire centrale du pays. Big Brother, m’entends-tu?

Manger: Le Sud Du Vietnam

Oui, une nouvelle série dédiée à la bouffe. Máo a dit un jour: “manger est un grand plaisir de la vie auquel chaque être humain a droit, même les connards de nationalistes”. Les chroniques culinaires se concentreront sur la nourriture qui est souvent la moins chère, la plus abondante et la plus révélatrice des habitudes d’un pays et d’un peuple: celle que l’on trouve dans la rue. Suite à notre fameux trip indochinois, je te propose d’abord de découvrir un échantillon de la nourriture et des breuvages disponibles dans les rues du sud-Vietnam.

Débutons par rien de moins que la reine des plats vietnamiens: j’ai nommé sa majesté la soupe, pho en vietnamien. Originaire du nord, elle jouit en effet du statut de plat national au pays des chapeaux coniques et on la retrouve partout, en tout temps. Les locaux en mangent le matin en se levant, le midi même par temps de canicule et bien sûr le soir venu pour… souper! Notre expérience s’est limitée à sa variante méridionale. Elle consiste en un bouillon généralement mais pas toujours obtenu avec des os de vache bouillis dans lequel sont cuites des nouilles et auquel sont ajoutés des morceaux de porc et diverses épices et herbes qui relèvent agréablement son goût, dont la fabuleuse citronnelle (lemongrass). Bref, la pho vietnamienne est la quintessence de la soupe-repas: délicieuse, simple, consistante et faite d’ingrédients frais. Pour environ 3$ le bol, la satisfaction est garantie. Disponible chez n’importe quel restaurant viet près de chez toi.

La colonisation française en Indochine, malgré tout le mal qu’elle a pu causer, a quand même cela de bien qu’elle a laissé derrière elle un mélange culturel unique. Outre les nombreux legs architecturaux et urbanistiques, une génération de Vietnamiens privilégiés parlant la langue de Garou et des mots d’emprunt tels que le poétique “garage”, la culture culinaire retient évidemment notre attention. Dans les rues du sud-Vietnam, le plus illustre exemple de ce métissage gastronomique est le banh mi, le sandwich vietnamien. Son nom vient de “pain de mie” et il est servi dans une baguette à l’intérieur de laquelle sont fourrés divers légumes, du pâté de porc, du piment fort et de la coriandre humidifiés d’un peu de sauce soya et de simili-mayonnaise jaunâtre. Lors de notre passage à Saigon, Guillaume a ingénieusement déniché sur internet LE spot par excellence de banh mi en ville, peut-être même de tout le pays: Huynh Hoa. Pour environ 3$ l’unité, une équipe de Viets disciplinés prépare de savoureux sandwichs à la chaîne pour la horde de badauds affamés qui font la file sur le trottoir. Après notre escapade à Mui Né et Da Lat, on a dû y retourner question de partager notre découverte avec mon paternel nouvellement débarqué. Verdict: le bonheur dans une baguette. Et pour un dollar de plus, il est souvent possible de rajouter du fromage… La Vache Qui Rit!

Que serait le Vietnam, et la vie en général, sans les rouleaux printaniers? L’auteur de ces lignes se doit d’avouer qu’il n’a pas consommé un nombre significatif de ces petits délices afin de les soumettre à l’épreuve d’une chronique plus ou moins pertinente. Ce n’est toutefois et heureusement pas le cas des nem rán, la version frite des rouleaux en question. Ce mets typique de la cuisine du nord est même plus présent dans les rues du sud que son cousin sans huile, surtout à Saigon. Comme tout plat vietnamien, la composition des rouleaux frits varie régionalement. À la base, ils se caractérisent par un assemblage de divers légumes, viandes et/ou fruits de mer enroulés dans des feuilles de riz puis frits plus ou moins longuement dans l’huile. Les nem rán goûtent généralement aussi bon que ce à quoi on peut s’attendre, et encore meilleur lorsque trempés dans une sauce au nuoc cham.

Mais qu’est-ce que le nuoc cham? Rien de moins que le condiment par excellence au Vietnam! C’est une sauce légèrement sirupeuse obtenue suite à la longue fermentation de poisson dans une solution salée. Son odeur poissonneuse assez prononcée peut être rebutante pour certains tout autant que son goût, quoique ce dernier est bien plus doux et parfumé. Cette sauce omniprésente dans la cuisine du pays est parfois mélangée dans des proportions variables à de l’ail et/ou du jus de lime, des piments forts et possiblement autre chose dépendamment d’où exactement au Vietnam est situé le tabouret sur lequel tu viens de t’asseoir. Personnellement, j’ai tout de suite apprécié cette divine sauce venue des mers.

Comme tu t’en doutes sûrement, le riz abonde dans la patrie de Ho Chi Minh. C’est particulièrement vrai dans sa partie méridionale qui est considérée comme le grenier à riz du pays grâce au fertile delta du fleuve Mékong et au climat chaud et humide qui y règne à l’année longue. Aussi fus-je étonné de ne voir que peu de Viets déguster un bol de riz et je compte sur les doigts d’une main le nombre de fois où j’en ai moi-même mangé. Moi qui m’attendais à voir les locaux vénérer le Saint-Grain au moins autant que dans mon Shāndōng adoptif… sans blague: le terme “manger”, autant en Vietnamien (an com) qu’en Mandarin (chī fàn), signifie littéralement “manger du riz”.

Nous avons eu plus de chance avec la vermicelle de riz, dont nous avons même visité une petite fabrique traditionnelle (et beaucoup trop touristique) à Can Tho, sur les berges du Mékong. Guillaume se souvient probablement aussi d’un chaud début d’après-midi de fin janvier lors duquel nous nous sommes assis à une table d’un marché de Saigon pour déguster une variante locale du bún thit nuóng. Vermicelles de riz et cubes de porc mariné dans une sauce sucrée puis cuits sur le barbecue, accompagnés de quelques arachides écrasées, de carottes effilochées, de feuilles de menthe et de citronnelle, le tout arrosé de nuoc cham. Un (autre) pur délice à la vietnamienne.

Une expérience gastronomique de rue ne serait pas complète sans goûter à au moins un mets “exotique”. Lors de notre passage à Mui Né, nous sommes tombés avec d’autres voyageurs sur un animal rarement consommé chez nous. Je parle d’une créature préhistorique, carnivore, au sang froid et avec des écailles… si tu as dit caïman, tu l’as quasiment. Si c’est alligator, t’as pas tout à fait tort. Crocodile?… en plein dans le mille! Notre croco avait préalablement été écaillé, embroché sur toute sa longueur, agrémenté de douces épices et cuit lentement sur le feu. Verdict? Une viande blanche un peu caoutchouteuse au goût proche du poulet, franchement bien apprêtée dans notre cas. Avec une bière froide, c’est un vrai charme.

Il n’y a pas que la bouffe. Si on avait à désigner un breuvage national pour le Vietnam, ce pourrait très bien être le càphê sua dá, un autre délicieux héritage de l’époque coloniale. Le nom lui-même provient évidemment du mot français mais on a affaire ici à plus qu’un simple café. Avec du sirop de café concentré, du lait condensé et de la glace, on obtient un cocktail délicieux, rafraîchissant et hautement stimulant. Délicieux car d’un goût de café glacé au chocolat, rafraîchissant because les glaçons et stimulant car riche en sucre (dans le lait condensé) et surtout en caféïne! Parfait lors d’une chaude matinée pour démarrer une journée chargée ou quand tu viens de passer la nuit dehors et que ton check-in est juste à quatorze heures.

Parlons de bière. Le breuvage lui-même n’a que peu d’intérêt en ces contrées à la faible culture brassicole. Ça donne des Tiger, 333, Bière Larue, Bia Saigon et autres marques qui commercialisent des lagers fades, ennuyantes et au taux d’alcool moyen d’environ 4%. Absolument rien d’excitant ni de goûteux, et le vrai amateur de bière pourra regretter de ne pas avoir booké un billet pour la Belgique ou l’Allemagne et s’ennuyer profondément des fabuleuses microbrasseries nord-américaines. À notre avis, le genre de bières que nous nous sommes tapées au Vietnam et en Indochine en général n’a que deux qualités: cheap (entre moins de 1 et 3$ l’unité en dépanneur) et froide, lorsque entreposée dans un réfrigérateur qui fonctionne.

Tant qu’à boire de la petite bière, aussi bien y aller pour la bia hoi, qui est essentiellement de la broue vietnamienne en fût. Ce qu’elle a d’intéressant n’a certainement rien à voir avec ses qualités intrinsèques; c’est de la putain de cheap lager en fût, donc encore plus fade et légère que ses consoeurs embouteillées. Ce qu’il y a d’intéressant avec la bia hoi, outre le fait qu’un verre coûte environ 25 cennes, c’est le contexte dans lequel on la boit. Le concept est simple: des petits tabourets autour de petites tables disposés sur le trottoir et dans la rue devant des kiosques qui contiennent une shitload de réserves de bière. C’est sympa, extrêmement abordable et propice aux rencontres. Notre expérience s’est effectuée sur la “backpackers street” à Saigon, où il fait bon boire et jaser toute la nuit dans la foule de voyageurs parsemée de quelques locaux venus tâter le pouls de la faune backpackeuse.

Terminons avec une mention spéciale aux fruits et breuvages qui en découlent. Les fruits sont abondants, goûteux et évidemment pas chers à l’année longue dans le sud du Vietnam. Côté fruits exotiques, mentionnons le pitaya (dragonfruit) pour sa beauté, puisqu’il ne goûte pas grand-chose. Il y a aussi le fruit du jacquier, auquel nous avons été introduits alors que notre guide vietnamienne francophone nous en eût acheté d’un marchand en bateau sur le Mékong. Rien de mémorable, avec ou sans sel. Côté breuvages, une telle abondance et qualité de fruits fait en sorte qu’il n’est pas très difficile de se faire servir un jus frais ou un smoothie dans les rues de cette partie du monde. Votre humble serviteur avoue avoir eu un penchant prononcé pour le jus de melon d’eau frais et les smoothies en général. N’importe quelle saveur… apporte moi-zen juste un autre, Nguyen.

Tribulations Indochinoises (2e Partie)

Que retenir de notre séjour indochinois? Des douze pages de notes tapées sur Word en Times New Roman 12 à simple interligne (oui, je sais… je travaille là-dessus), voici un résumé de ce qui a fait la final cut.

D’abord, la température. On avait fait nos recherches: il fait chaud dans ce coin du monde en janvier et février, moment de l’année qui tombe durant la saison sèche. On a donc eu du 25-30 degrés tout le long avec pas mal d’humidité, surtout à Saigon au Vietnam (Ho Chi Minh Ville avant la réunification post-guerre) et Siem Reap au Cambodge. Ce fut plus sec et agréable du haut des 1500 mètres d’altitude de Da Lat, au Vietnam. Peu de pluie en tout et pour tout, quelques averses ici et là mais généralement durant la nuit. Et surtout, du soleil… beaucoup de soleil! Des nuages, c’est quoi déjà? Disons que de passer de l’hiver gris et humide à porter des flip-flops pendant un mois, ça te remet d’aplomb solide.

Et la bouffe! Je parle principalement de la nourriture vietnamienne, parce que malgré quelques ressemblances apparentes, on n’a pas du tout autant samplé la bouffe cambodgienne. À défaut d’avoir apprécié pleinement la cuisine khmère, ce qu’on s’est mis dans la yeule de l’autre côté du Mékong nous a réjouis. Une cuisine simple, faite d’ingrédients frais et goûteux, tranquillement mijotés ou plus souvent préparés en à peine quelques minutes. Il faut dire que notre approche de la gastronomie vietnamienne s’est surtout faite via la nourriture disponible dans la rue. Ça peut sembler malpropre et pauvre a priori, mais la street food est répandue ici et liée aux habitudes du pays. Et surtout susceptible de contenter autant les fins palais que les petits budgets comme le mien. Si ça te dérange pas de baisser un peu tes standards de consistance de selles, t’es A-One.

Mis à part ce léger détail, nul besoin d’être un gastronome renommé pour apprécier les soupes, sandwichs, nouilles, le barbecue, les fruits et jus frais, les smoothies, cafés et autres douceurs qui agrémentent pratiquement chaque coin de rue dans une grande ville comme Saigon. Et souvent juste pour une poignée de trente sous! Évidemment, cette approche a pu nous aliéner quelques-uns des plats les plus délicats et raffinés qui sont plutôt disponibles dans les restaurants, mais les nombreux moments passés à errer sur les grandes artères et dans les ruelles, à tester des plats achetés au coin de la rue et à fouiner dans les marchés en plein air sont définitivement inoubliables. Pour plus de détails et de photos appétissantes, je t’en reparlerai dans une autre chronique, cher lecteur chère lectrice.

Les gens, aussi. En voyage, notre relation avec les locaux s’arrête trop souvent à celle de consommateur-vendeur sans qu’on prenne trop le temps de les connaître et de s’imprégner de leur vécu, même superficiellement. Et puis, faut pas se le cacher… pour beaucoup d’entre eux, quand ils nous regardent, c’est pas notre face ou nos vêtements qu’ils voient, mais plutôt un porte-monnaie ambulant rempli de dong et de dollars youèsse. Néanmoins, je peux dire qu’on les a trouvés généralement fins, souriants et honnêtes, le monde.

Je ne dis pas ça parce que nous on a passé un mois qu’avec des locaux en fuyant les Occidentaux comme la peste à la recherche d’un séjour “authentique”, qu’on a mis enceintes des filles partout où on est allés ou que 3166 bridés sont rendus avec Joël Le Sale comme ami Facebook. Nenon. Je dis juste qu’on a essayé d’apprécier la gentillesse et la simplicité des gens qu’on a rencontrés les quelques fois où on s’est arrêtés et qu’on a pu (essayer de) jaser un peu avec eux. Même si ça n’a pas souvent donné des conversations cohérentes ou mémorables… mais who cares?

Jaser avec un jeune Viet pendant que tu manges la soupe préparée par sa mère sur le bord de la rue. Essayer de prendre une photo avec un dude qui est allé t’acheter des baguettes en motocyclette pour qu’on les mange avec nos omelettes. Se faire remettre poliment le billet qu’on avait offert à la petite madame, parce qu’il vaut 10 fois plus que celui, de la même putain de couleur, qui suffit amplement à payer le succulent banh mi qu’elle nous tend. Échanger quelques mots d’anglais avec des enfants poussés par leurs parents qui nous pointent en leur disant “Hello!”, l’air de dire “C’est des Blancs, allez leur parler, les jeunes!” Dans mon livre à moi, des moments comme ça sont priceless. Pour tout le reste, il y a les voyages organisés.

Ça va pour “les gens”; pis les filles, elles? Une chose est sûre, c’est qu’elles sont bâties sur un petit frame, comme on dit. Comme beaucoup de leurs consoeurs de l’est asiatique, elles présentent habituellement le profil physique opposé au stéréotype de la femme noire bien en chair… en plus de souvent avoir l’air cinq ou six ans plus jeunes qu’elles le sont vraiment. Mais ça s’applique à tout le monde là-bas, anyway! Jolies? Oui, normales disons. C’est quand même pas Montréal là, où n’importe quelle place où il y a beaucoup de mélanges ethniques j’imagine. Et c’est sûr qu’en tant que Blanc, tu te fais regarder plus que d’habitude. On est “exotiques” ici, tsé.

Malgré tous les beaux moments et les souvenirs impérissables laissés par ce voyage, tout n’a pas été parfait dans la Vallée de la Paix et de l’Amitié. Je retiens deux points négatifs. D’abord, on a probablement passé un petit peu trop de temps à Saigon. Malgré des attraits indéniables, ce n’est peut-être pas exactement La Perle d’Indochine et on n’est ainsi pas restés très longtemps dans le delta du Mékong. Il faut dire qu’on a beaucoup transité alentour et aussi pris le temps de se reposer. Disons qu’on n’est pas du genre à visiter tous les lieux touristiques inscrits à notre guide de voyage en trois jours et deux nuits, avec le décalage horaire et un aperçu de la vie nocturne.

L’autre point négatif du voyage est plus frustrant d’autant qu’il était inévitable: le transport. On n’a pas essayé le train, qui est apparemment moins évident d’accès que l’autobus. Reste le bateau, qui d’après notre unique expérience sur le Mékong s’avère tout à fait réjouissant après s’être frotté les genoux contre des bancs trop petits d’un autobus vieillot qui roule trop lentement. Le prix d’une balade nautique est souvent de l’ordre du double de ce qu’on paie pour le bus, mais c’est fou le bien qu’une vingtaine de dollars US bien placés peuvent procurer au voyageur esseulé.

On retrouve généralement deux catégories de bus là-bas: normal et à couchette. La seconde option a le mérite d’offrir de l’espace pour les jambes et une position couchée pour à peine plus cher que la première. Les deux offrent toutefois un espace exigü fidèle aux proportions corporelles des locaux et circulent malheureusement sur les mêmes routes étroites, peu ou pas entretenues et mal éclairées du Vietnam et du Cambodge. On a d’ailleurs estimé que durant nos trajets les fluides engins circulaient en moyenne à 50 kilomètres à l’heure à travers le formidable réseau routier indochinois. L’expérience fut un peu plus éprouvante entre Mui Né et Da Lat, alors que les 300 kilomètres de distance nous ont pris six heures à parcourir sur les quatre et demi annoncées. C’est sans compter les quelques heures d’attente en pleine nuit à la frontière cambodgienne en route vers Phnom Penh… ah j’te dis, la misère des riches.

Bref, pour le peu qu’on a vu et fait au Vietnam et au Cambodge, ce fut une expérience mémorable. Deux beaux pays avec des cultures complexes et anciennes et des gens accueillants qui vivent pour la plupart dans la pauvreté ou pas loin au-dessus. L’ironie du sort dans cette situation, c’est que c’est un avantage pour nous, le coût de la vie y étant en général ridiculement bas. C’est l’histoire de communautés qui commencent pour la plupart à se sortir d’un passé récent tragique et douloureux. De notre point de vue subjectif et superficiel, ça semble augurer mieux du côté du Vietnam méridional que la guerre n’a pourtant pas épargné, alors que le Cambodge semble se relever plus difficilement du lourd héritage laissé par l’absurdité inouïe du régime des Khmers Rouges. On souhaite le meilleur à ces gens qui ne sont pas tous sortis de la jungle… mais le potentiel est là, en tout cas.

Tribulations Indochinoises (1ère Partie)

Avant de commencer, précisons pourquoi il est question d’Indochine si nous avons visité le Vietnam et le Cambodge. “May I have a definition?”, demandes-tu en rajustant tes lunettes comme dans les concours d’épellation.

Voilà: le terme Indochine réfère aujourd’hui à une entité biogéographique située, attention… entre l’Inde à l’ouest et la Chine au nord-est. Les territoires inclus au sein de cette péninsule du sud-est asiatique sont la Birmanie, la Thaïlande, la Malaisie péninsulaire, Singapour, le Cambodge, le Laos et le Vietnam. Le terme et sa signification initiale proviennent du statut colonial de la région qui a prévalu grosso modo du milieu du 19e siècle au milieu du 20e. Selon les années et les endroits spécifiques, la région a alors passé sous contrôle britannique, japonais et surtout français. Les territoires vietnamiens, cambodgiens et laotiens furent d’ailleurs communément désignés comme « Indochine française » à partir de 1862 jusqu’au départ de la métropole en 1954.

Ce voyage-là est né dès que j’ai su à quel moment prenait fin la session de cours à Gōngshāng Xuéyuàn. Au début j’avais en tête d’aller en Thaïlande, surtout que Tonton m’avait mentionné son intention d’y retontir durant l’hiver. Seul, à dos de chameau, avec un groupe de l’âge d’or tibétain; peu m’importait. Puis début novembre je reçois des nouvelles bienvenues en provenance directe de Verdun Beach. C’est Guillaume qui confirme son intention déjà annoncée de s’amener en Asie en janvier-février. Un mois plus tard, c’est mon paternel qui m’annonce envisager sérieusement un petit séjour asiatique durant l’hiver… un trio, nous serons.

Guillaume ayant déjà visité le pays des Thaï et Tonton n’y projetant finalement de s’y rendre qu’en mars, c’est alors qu’a commencé le processus officiel de sélection d’une destination potentielle (on se croirait à Cannes). Étant donné que les choix sont nombreux et alléchants, en bon membre du jury j’en viens à établir trois critères d’excellence:

1-    Faut qu’il fasse chaud.

On a tous envie d’un peu de chaleur en cet hiver et je n’ai définitivement pas envie de rester cinq autres semaines à Yāntái, humide et encore plus tranquille que d’habitude.

2-    Faut pas que ça soit en Chine.

Déjà blasé du pays des pandas? Nenon. On ira seulement pas se pitcher sur les plages du sud en même temps que huit trizillions de Chinois fous braques en congé d’hiver. Sānyà et l’île de Hǎinán ça sera pour une autre fois, les boys.

3-    Faut que ça soit proche.

Question de minimiser le transport et de maximiser la durée du séjour. Pour moi, je parle. Pour les deux autres, quelle différence? Cette idée de partir de si loin, aussi…

Au cours du reste de l’automne qui se met à passer trop lentement, on s’entend tous les trois pour le sud du Vietnam. Arrivée et départ de Ho Chi Minh Ville avec une escapade au Cambodge en bonus. Guillaume et moi y serons quasiment un mois tandis que ça sera une quinzaine de jours pour mon père. Puis les dernières semaines passent et une fois les billets d’avion achetés et la paperasse des visas réglée, nous voilà aussi prêts que Jean Charest ne l’a jamais été pour un trip mémorable. Les deux mains sur le volant, pis toute.