Pour Une Dernière Fois

“Bù dào Chángchéng fēi hǎohàn.”

“Celui qui n’a pas été sur la Grande Muraille n’est pas un vrai homme.”

– Máo Zédōng, viril fondateur de la République Populaire de Chine.

Kūnmíng, la veille du vol de retour vers Běijīng, fin août 2015. Arrivés avant l’aube par le train de nuit, Lara et moi attendons dans la cuisine d’une auberge que notre chambre se libère. Ce matin-là, un petit encadré bleu au bas d’une page d’un guide de voyage attire mon attention. L’envie d’une dernière escapade sur la Grande Muraille vient de naître en moi.

Au retour de la fin de semaine de Noël, je ne suis toujours pas sorti des limites de la capitale en quatre mois. Mardi le 29 décembre, la direction décide de m’informer à la dernière minute de la fin précipitée des cours de « Foreign English«  pour que les élèves consacrent ce temps à leur habituel bourrage de petit crâne intensif précédant les examens finaux. Je termine donc le semestre non pas le 15 janvier, comme prévu, mais le… lendemain après-midi! Mon billet de retour étant déjà acheté, j’aurai donc 18 jours pour “faire un homme de moi-même” une dernière fois.

J’aurai finalement visité la Grande Muraille à trois reprises. La première fois, c’était en février 2014, de retour de cinq semaines passées sous le soleil d’Indochine. En escale chez tonton Mario à la fin des vacances, je me suis rendu en bus puis en minivan à la zone touristique de Mùtiányù (“admirable vallée fertile” en mandarin). L’été dernier, Lara et moi sommes retournés au même endroit le temps d’admirer cette section restaurée de la muraille moins fréquentée que celle de Bādálǐng. Cette fois, j’avais l’intention d’emprunter une portion non restaurée et apparemment spectaculaire pour terminer mon escapade à Mùtiányù encore une fois, question de boucler la boucle en beauté.

Mais je procrastine, tergiverse et remets à plus tard mon expédition sur les remparts, comme si j’avais peur de m’en ennuyer, comme pour garder le meilleur pour la fin. Ce n’est donc que la veille de mon départ que je me lève finalement aux aurores pour mettre une dernière fois le cap vers le nord de Pékin. Premier et dernier déjeuner à la cafétéria de l’école où le directeur Zhào me recommande d’être bien prudent puis environ une heure de bus et métro jusqu’à la gare centrale de Dōngzhímén. À partir de là, il suffit de prendre le bus 916 ou 936 (express de préférence) et débarquer au rond-point de Huáiróu pour la prochaine étape. Huáiróu est une petite ville située à une trentaine de kilomètres au nord de Pékin, près des sections restaurées de la muraille les plus populaires qu’on peut rejoindre en transport en commun ou avec un chauffeur privé. Le bus représente de loin l’option la plus abordable mais aussi la plus lente, surtout en-dehors de la saison touristique. C’est pourquoi, en cette belle matinée de mi-janvier, je sors de l’autobus vers 10h en quête d’un taxi ou d’une minivan pour me conduire à Xīzhàzi, village situé au pied de la section qui m’intéresse. Je n’ai pas à chercher bien loin; étant le seul touriste en vue, je suis bientôt assailli par une demi-douzaine de chauffeurs qui flairent la bonne affaire. La négociation commence.

La première fois, j’avais déboursé 150 RMB (rénmínbì; aussi yuán, ou kuài en langage populaire; environ 30 dollars canadiens) pour l’aller-retour Huáiróu-Mùtiányù. L’été dernier, Lara et moi avions réussi à négocier un prix semblable qu’on avait pu splitter à deux. Cette fois, ma marge de manoeuvre était plus mince puisque j’étais fin seul de mon espèce dans les environs et que j’allais dans une zone peu achalandée. L’homme qui s’est apparemment auto-proclamé mon chauffeur commence par me demander rien de moins que 300 kuài pour m’emmener à Xīzhàzi, ce qui est nettement exagéré. Utilisant mes meilleures techniques de négociation chinoises, je sors mon mandarin des grands jours, plus de simagrées qu’il n’en faut et fait même mine de m’en aller, l’air exaspéré. Mon interlocuteur ne bronche pas, ou pas assez à mon goût. Finalement, pour me prouver le bien-fondé de sa tentative d’extorsion, M. Chauffeur me sort un dépliant promotionnel écrit dans un anglais médiocre façon Bǎidù Translate. Dans le texte, entre deux erreurs de grammaire, il est écrit que le prix normal d’un lift pour Xīzhàzi est de… 200 yuán. J’en informe monsieur qui sourit et se rend à l’évidence, l’air un peu embarrassé. L’instant d’après, on est en voiture.

En route, on passe devant le lac Yànqī, son terrain de golf haut de gamme et le chic site où eut lieu le sommet de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) en 2014. Alors que nous nous enfonçons dans la campagne montagneuse, je réalise que j’ai déjà vu l’homme qui conduit à côté de moi. Usant de mon mandarin du niveau d’un enfant de trois ans, je réussis à faire comprendre au chauffeur qu’il est le même qui m’a conduit à Mùtiányù la première fois, il y a deux ans. D’abord surpris, il me gratifie finalement d’un grand sourire et me déclare son amitié intemporelle, chose courante en Chine. Je soupçonne malgré tout qu’il soit davantage ami avec les billets portant la face du grand Máo dans mon portefeuille, chose courante en Chine. Après une quarantaine de minutes passées à zigzaguer dans les cols et hameaux de montagne, nous voilà arrivés à Xīzhàzi. La randonnée peut commencer.

M. Chauffeur me dépose à une petite guérite où je dois payer les frais d’entrée de 30 yuán (environ 6$), ce qui est quelque peu cocasse puisque cette partie de la Grande Muraille est théoriquement fermée au public, comme nous le rappellent de grands panneaux le long du chemin qui monte en pente douce vers les crêtes fortifiées. Ayant soigneusement noté mon itinéraire et emmené le nécessaire en vêtements, eau et nourriture, je débute ma randonnée de bonne humeur, satisfait de ma préparation et de n’avoir qu’à profiter de ma journée. Mais comme cela arrive souvent en Chine, mon plan allait bientôt foutre le camp. Après seulement une dizaine de minutes de marche, j’arrive soudain à un embranchement dont je ne soupçonnais pas l’existence. Après une longue hésitation, je choisis de prendre à gauche…

Le sentier étroit monte en pente abrupte à flanc de colline avant de continuer à serpenter dans les vallons pour s’enfoncer plus loin, dans la forêt qui devient de plus en plus dense. Jiànkòu et ses fortifications abandonnées ne peuvent pas être bien loin, j’en avais aperçu le début avant de bifurquer… Même si des plaques de neige subsistent en chemin, la montée me donne chaud. Le sentier est difficile à suivre, se perdant parfois dans la neige et les feuilles mortes. Les dernières traces de pas ont gelé, elles semblent dater d’un petit moment déjà. Au sommet de la colline, j’ai de plus en plus de mal à suivre le sentier. Je m’enfonce dans les ronces, glisse dans la neige et la terre, me salit, déchire peu à peu les côtés de mes vieux souliers de tennis. Le sentier, ou ce que je crois l’être, bascule dans une petite vallée couverte d’arbres. Il est passé midi… où suis-je?

Trop orgueilleux pour rebrousser chemin, je redouble d’ardeur et me dit que tout ira bien. Mais le doute s’installe peu à peu. Je devrais déjà être sur la crête à marcher et grimper sur le mur, à être balayé par le vent, à prendre des photos du magnifique panorama. Une autre heure passe, il n’en est toujours rien. Je me suis définitivement trompé de chemin, et il est trop tard pour revenir en arrière. Le soleil sera couché dans moins de quatre heures et je ne sais pas où mène la semblant de piste que j’emprunte. La journée est belle, la température confortable, la forêt tranquille, la marche revigorante. Je ne suis pas malheureux, loin de là; mais je m’inquiète. J’espère seulement me diriger dans la bonne direction, ou à tout le moins regagner la civilisation avant le coucher du soleil. Peut-être ne pourrai-je pas retourner à ma chambre ce soir… j’espère seulement ne pas passer la nuit dehors.

Un peu avant quinze heures, j’arrive à un point où le paysage change devant moi. Après avoir franchi le fond rocheux de la vallée, les arbres se font subitement plus rares et espacés pour laisser la place à un verger. Au loin, je revois enfin la muraille sur une crête montagneuse, ce qui ravive mon espoir et mes jambes endolories. J’aperçois bientôt un vieil homme non loin de moi, sur une terrasse surélevée du verger. Je lui demande mon chemin mais je peine à comprendre son accent; je le fais répéter plusieurs fois mais ne suis toujours pas convaincu par ses réponses vagues et nonchalantes. Un peu plus loin, une maison se dévoile dans la jolie et paisible vallée. Enfin, un village!… mais la maison n’a pour voisine qu’une fermette peuplée de poules et autres animaux de basse-cour. Je cogne à la porte et une jeune adolescente vient ouvrir, l’air surpris et légèrement apeuré. Maman la rejoint aussitôt et me confirme, à mon grand soulagement, que je me dirige bel et bien en direction de Mùtiányù. Je quitte la maisonnée le coeur plus léger, en continuant ma route vers la muraille qui se rapproche lentement mais sûrement.

Je débouche finalement sur un vrai village, ou plutôt une petite ville. Liánhuāchí est une zone de villégiature entourée de collines et de petites montagnes couronnées de pans de la muraille (dont une section éponyme) qui n’ont pas été restaurés, ce qui ajoute une touche de pittoresque bienvenue à une ville autrement affligée d’une drabe architecture moderne à la chinoise. Après avoir redemandé compulsivement mon chemin à un passant, me voici finalement au pied du mur, après plus de quatre heures de marche. Mieux vaut tard que jamais, comme qu’y disent.

Je débute l’ascension, partagé entre la déception de n’avoir pas parcouru la section de Jiànkòu et le bonheur de revoir Mùtiányù une dernière fois. La pente est abrupte et glissante mais je suis porté par une nouvelle énergie et la hâte d’enfin manger et me reposer. Parvenu sur la crête, je peux enfin admirer la vue panoramique. C’est magnifique; peu importe la saison, marcher sur la Grande Muraille est une expérience unique, à la fois stimulante et apaisante pour les sens. Après avoir croisé un groupe de touristes chinois, je continue de marcher en direction de la section restaurée et de prendre des photos jusqu’à ce que la faim l’emporte. Je choisis de m’arrêter au sommet d’un petit bastion en ruines et me restaure là pendant une bonne heure.

J’étais presque au même endroit en février 2014, mais pas dans le même état d’esprit. Sortir des limites touristiques et marcher sur le mur en ruines m’avait alors fasciné et presque troublé. Le temps me manquant pour pousser l’exploration plus loin, je m’étais assis à un endroit haut perché pour regarder au loin, partagé entre le désir de poursuivre indéfiniment mon voyage et terminer ce que j’avais commencé à Yāntái. Presque deux ans plus tard, mes pensées se perdent encore en regardant vers Liánhuāchí et au-delà, partagé entre la mélancolie de terminer cette aventure et la joie d’en débuter une nouvelle. À l’image de mon excursion d’aujourd’hui, l’expérience a été marquée par des imprévus, des hauts et des bas, mais elle aura valu la chandelle. Du haut de la Grande Muraille, je dis adieu à la Chine et à mon séjour ici, mais surtout à la prochaine fois.

La Route De La Faim

Pour cette nouvelle chronique, accueillons chaleureusement mademoiselle Lara-Maria Breton, partenaire et collaboratrice tout étoile. Notre voyage de l’été dernier nous a marqué à plusieurs égards et c’est finalement par les papilles gustatives que nous avons décidé de l’aborder. Voici donc un récapitulatif des plats les plus mémorables qu’il nous a été donné de manger lors de notre périple aller-retour de Pékin jusqu’au nord du Yúnnán, sur une partie de ce qu’on appelle la Route de la Soie du sud.

Běijīng

Avant même de mettre le pied à Běijīng, j’entendais déjà parler de la bouffe chinoise, surtout celle que l’on se paie quand on veut pas trop dépenser, j’ajouterais. L’auteur de ce bloye étant aussi ma seule source d’informations, ses plats préférés sont devenus ce que je voulais essayer. Ce que j’appellerais le “classique Charles”, la bouffe qui le rend heureux juste de penser à l’acheter, c’est le bāozi (prononcé bao dze). Le bāozi c’est une sorte de sandwich fourré en forme de petit sac rond. D’ailleurs, bāo signifie paquet ou sac et zi réfère à l’idée du résultat de… c’est donc un sac du résultat de quelque chose, surement la cuisson des légumes, viandes, noix qui le composent. Bref, pour un ou deux RMB (environ 0,20$) chacun, c’est pas cher pis ça remplit!

La première semaine suivant son arrivée le 4 juillet dernier, Lara a tout naturellement éprouvé quelques problèmes d’adaptation à son nouvel environnement. Il va sans dire que la digestion de nouveaux aliments, l’hygiène douteuse et la pollution atmosphérique de Pékin s’avèrent rudes pour n’importe quel nouvel arrivant. Conséquemment, miss Breton n’arrivait la plupart du temps qu’à avaler du riz blanc, parfois frit, et des nouilles. Là-dessus, par contre, on était greyés.

En effet, la Chine en général s’avère un assez très bon endroit où s’en régaler. Or tout près de l’appartement de tonton où nous sommes restés se trouve un restaurant pas piqué des vers. C’est un établissement halal puisque tenu par des Huí, nom qui désigne en général les Chinois musulmans. Outre les brochettes de pas de porc, le yogourt et autres délices on y sert de fort goûteux bols de nouilles. Même sans parler mandarin, commander y est facile: on signifie le plat désiré à la caisse, en pointant l’une des images si nécessaire. On paie ensuite la commande et se dirige au comptoir de la cuisine juste à côté, reçu en main. Puis il ne reste qu’à choisir le type de nouilles désiré qu’un cuisinier façonnera et fera bouillir pendant que le bouillon mijote. Avant d’être servi on a le loisir de sélectionner les extras: ciboulette, vinaigre, viande et pas trop de piment fort, s’il-vous-plaît.

La dernière étape est la plus agréable. Les portions sont généreuses, les nouilles fraîches, le bouillon chaud et goûteux. On peut même croquer des gousses d’ail crues qui aident à combattre la force des piments, dit-on, et qui sont bien meilleures après avoir été plongées dans et ramollies par le bouillon fumant. On recommande aussi les nouilles ouïghoures, sorte de petites udon à la sauce tomate, légumes et boeuf épicée. Bref, de quoi agrémenter la diète un peu ennuyante de Lara à son arrivée.

Xī’ān

À Xī’ān, j’ai (Lara) eu la chance de rencontrer une chinoise très sympathique aux idées libérales: Vivianne, de son nom francophone. Souvent, les Chinois se plaisent à avoir un nom anglais lorsqu’ils l’étudient; Vivianne étudiant aussi le français, elle avait donc trois noms différents. Grâce à son parler chinois et son amour de la nourriture, on a pu goûter à des plats reconnus dans le quartier musulman de Xī’ān, lui-même connu pour sa bouffe.

Le yángròu pàomó est une soupe où baigne, dans un bouillon salé qui goûte l’anis, de nombreux morceaux de pain coupés en carré et de la viande. Le plat étant musulman, la viande n’est jamais du porc mais plutôt du mouton ou de l’agneau. Il existe aussi une version au boeuf. Les morceaux de pain sont gorgés de bouillon ce qui les rend délectables, mais ils servent principalement à rendre le repas plus consistant. Juste d’y penser, j’en bave.

Avec le plat précédent et celui-ci, on atteint sans aucun doute l’élite de ce que nous avons pu goûter cet été. Dans le genre sandwich à la viande, le ròujiāmó est excessivement dur à battre. Nous en avons essayé deux variantes à Xī’ān et l’une est définitivement supérieure à l’autre. La première a été trouvée dans le quartier musulman, un endroit hallucinant où les soirs d’été beaucoup trop de gens se massent dans les rues et autour des kiosques pour goûter aux diverses spécialités huí. Les ròujiāmó en question y sont au boeuf, loi coranique oblige. Un bon sandwich mais rien de spécial. Le second fut une plus grande réussite grâce à Vivianne qui nous a déniché un petit resto très achalandé où les ròujiāmó sont divins. Dans un pain rond et plat ouvert au milieu, on y ajoute la viande de porc fraîche et un peu juteuse. Un sandwich fort simple qui rappelle un peu les smoked meat ou le porc effiloché de chez nous mais en meilleur, selon moi. L’amateur de sandwichs y trouvera son compte; pour ma part, ce ne fut rien de moins qu’un des meilleurs que j’ai jamais mangés.

Le troisième et dernier plat retenu pour Xī’ān n’est pas typique de l’endroit mais n’en reste pas moins savoureux. Les jiǎozi (dumplings) constituent toujours un bon choix en Chine, y compris lorsqu’ils sont frits. Sauf que ceux que nous avons mangés dans un restaurant tout près de la sandwicherie sont dignes de mention. Nous en avons commandé deux plats, l’un aux légumes, l’autre aux crevettes. Ces dumplings frits n’étaient définitivement pas ordinaires: la chair en était jaune-verdâtre au lieu du blanc-beige habituel et il était clair qu’ils avaient été cuisinés différemment. Plus gras d’abord, mais surtout préparés avec des aliments de grande qualité et cuits un peu plus lentement qu’à l’habitude, question de mieux harmoniser les saveurs. Les dumplings aux légumes étaient franchement bons, mais ceux aux crevettes supérieurement délicieux. Trempés dans le vinaigre de riz, comme le veut l’habitude, c’était mémorable.

Chéngdū

J’avais entendu parler du hotpot, mais j’avais surtout lu sur les murs des cabines de toilettes les conséquences que celui-ci pouvait avoir sur le corps. “The Ring of Fire”, “The meaning of hot in hotpot is only experienced the day after” et “ Yes, I survived Chengdu’s hotpot“ sont des exemples de ce qui servit de préliminaires à ma première expérience.

Rapidement, le hotpot (huǒguō) c’est une grosse fondue bien épicée. C’est souvent servi dans un bol de métal et partagé par plusieurs personnes. Dans ce cas-ci, le hotpot était végétarien et contenait donc racines de fleur de lotus, champignons, salade, patates et autres joyeusetés. L’idée c’est que tout ça est plongé dans un bouillon bien goûteux et assez piquant pour faire morver pis suer en masse. C’est donc à l’achat d’une bière que nous avions droit au souper gratis, entourés de nos congénères lǎowài (étrangers). Nous avons ainsi passé l’heure suivante à respirer bruyamment par la bouche et à s’essuyer la sueur, la morve pis le piquant avec du papier de toilette gentiment fourni par notre auberge. Au prix de nos papilles gustatives, on s’est régalé!

Des nouilles, on en a mangé une trâlée cet été. Qu’est-ce que celles de Chéngdū avaient donc de spécial? Elles étaient faites sur place dans la majorité des restaurants, ce qui a pour effet de rendre leur texture et leur goût beaucoup plus meilleurs. Leur autre caractéristique marquante était leur bouillon très épicé. Chéngdū et le Sìchuān sont reconnus mondialement pour leur nourriture relevée. Lara t’a parlé du hotpot, eh bien les nouilles n’y font pas exception. On avait beau demander “yī diǎndiǎn” épicé à la madame, ça nous brûlait quand même la langue. Puis même en apprenant la leçon et en insistant pour pas de piment fort, il y avait soit du poivre, soit quand même du làjiāo dans le bouillon. On a beau chialer, ça en valait la peine de manger les nouilles et de boire le bouillon jusqu’à la dernière goutte… c’est si bon de souffrir, parfois!

Kūnmíng

Nous n avons malheureusement été que de passage dans la “Ville du Printemps Éternel” et n’y avons donc rien goûté de marquant, pas même les fameuses “Across the bridge noodles”. Mais il serait dommage de ne pas mentionner cette ville, si ce n’est que pour souligner notre appréciation de sa température douce, sa verdure prédominante, son calme et sa propreté. On l’a lu, entendu et maintenant vu: la ville qui a vu naître le Quebec Redneck Bluegrass Project doit nécessairement être un endroit agréable où vivre, avec plein de bon manger.

Dàlǐ

L’auberge où nous étions offrait des déjeuners bien gras, pas frits et réussis, yay! J’en en a donc profité pour reprendre du gras d’la bête, histoire de deux déjeuners. (Lara)

Outre cela, Dàlǐ n’a pas été un endroit tellement mémorable pour la nourriture. On a tout de même pu goûter à une spécialité locale lors de notre tour du magnifique lac Ěrhǎi. À Xīzhōu, sur la rive ouest, notre chauffeur bái (une minorité locale) nous a recommandé les “baba pīsà” du village, un peu onéreux puisque vendus là où on amène tous les touristes de passage. Le nom en soi est plutôt curieux: d’abord, un baba est une sorte de pain rond et plat, soutenant et d’assez bon goût. Le problème est qu’il semble être typiquement nàxī et non bái. Les Nàxī habitent en majorité plus au nord, autour de Lìjiāng et au-delà. En plus, pīsà en mandarin, tu l’auras peut-être deviné, désigne le plat italien… le “baba pīsà” n’est donc dans les faits ni l’un, ni l’autre! Mais bref: il consiste en un baba fait de riz ou de blé et se décline habituellement en deux variantes, sucrée et salée. Nous avons goûté à la seconde, sur laquelle sont ajoutés morceaux de légumes, viande et quelques épices. C’est assez bon et gras en général, et plutôt réconfortant quand on s’ennuie du bon pain de chez nous. (Charles)

Shāxī

Shāxī est non seulement superbe et tranquille, c’est aussi un exemple de développement durable. La restauration de Sīdēng, la vieille place du marché et ancienne étape de la “Route des chevaux et du thé” aussi appelée “Route de la soie du sud”, n’a débuté que vers 2005. Ça en fait une destination touristique relativement peu (quoique de plus en plus) achalandée. Le gouvernement local ne souhaitant pas vendre l’âme de la région au tourisme comme à Lìjiāng s’est adjoint les services d’une équipe suisse pour l’aider en ce sens. C’est ainsi qu’est né le “Shāxī Rehabilitation Project”, qui coordonne le développement local depuis presque quinze ans avec un succès indéniable. Entre autres mesures, on s’assure de former et d’employer des travailleurs de la communauté, d’utiliser des ressources durables et locales dans la rénovation et l’approvisionnement ainsi que de mettre en place un système de microcrédit régional.

Tout ça pour dire qu’un bon soir nous avons essayé l’un des petits restaurants de Sīdēng, le “Hungry Buddha ». Un beau petit établissement tenu par de jeunes Chinois qui font de la pizza végétarienne aux ingrédients écologiques leur spécialité. La nôtre fut ma foi savoureuse: croûte mince, sauce tomate à la crème, poivrons et champignons frais des environs. Pour à peu près quinze dollars à deux, nous nous sommes offerts une petite gâterie chinoise bonne dans la yeule et pour le développement local.

Une autre découverte fort agréable fut le café et le chocolat chaud du “Old Tree Cafe ». Ce qui semble n’être qu’une toute petite boutique en bois est en fait un assez grand café agrémenté d’une cour extérieure charmante. Le café y est excellent (pour la Chine) et le chocolat chaud est crémeux puisqu’il est fait avec du lait, local en plus!

La Gorge Du Saut Du Tigre

Après une difficile montée au début du sentier de la gorge, la “Nàxī Family Guesthouse” est arrivée à point en cette fin d’après-midi du 3 août dernier. Les effluves du riz frit que s’y commande Lara pour retrouver des forces parviennent alors jusqu’à moi et le coup de foudre olfactif est instantané. Le riz frit est un plat commun en Chine mais sous-estimé quant à moi. Il se compose de riz blanc collant frit avec un oeuf, de l’huile, du sel, une pincée d’épices, un peu de sauce soya et habituellement des petits morceaux de chou et de porc, mais ça peut varier. Celui préparé par la gentille matriarche de l’auberge est remarquable: il ne contient qu’une petite portion d’oeuf et de légumes frits, le porc est gras et goûteux, le riz est gorgé du non moins calorique et salé jus de cuisson. Je m’empressai de m’en commander un à mon tour, le dégustant en regardant l’orage approcher dans la gorge.

Shangri-La

En atteignant les plateaux du nord du Yúnnán, on arrive dans le piedmont de l’Himalaya, en pays tibétain. À Shangri-La, on se retrouve à un peu plus de 3000 mètres d’altitude avec des sommets bien plus hauts et des plaines herbeuses à perte de vue. L’animal par excellence ici est le yak. Fourrure, viande, lait, beurre, trait; le grand bovidé y est exploité au maximum, surtout lors des rudes mois d’hiver. Alors que sa viande s’apparente à celle de son cousin le boeuf, j’étais curieux d’essayer un breuvage fait de l’un de ses sous-produits.

Les locaux ajoutent un peu d’eau et de sel au beurre de yak pour en faire un breuvage chaud. Les premières gorgées ont été pour moi très agréables, chaudes, riches et réconfortantes. Mais on se sent vite saturé de gras, probablement parce que pas habitué à littéralement boire du beurre. Après quelques hivers, je suis certain que j’apprendrais à apprécier le thé au beurre de yak à sa juste valeur. Sa variante fraîche, on s’entend, parce que semble-t-il qu’il goûte assez méchant lorsque fermenté…(Charles)

Notre séjour à Shangri-La fut pluvieux et froid, surtout la nuit alors que la couverture chauffante fournie n’arrivait pas à compenser pour nos murs en papier. Il va sans dire qu’une pluie quasi constante mêlée à peu de sommeil ne rend pas particulièrement patient. Cela étant dit, nous voulions apprécier Shangri-La et nous avons cherché à trouver le plaisir ailleurs, soit par les voies gustatives. Nous avons ainsi découvert l’endroit et l’heure à laquelle les BBQ (shāokǎo) de Shangri-La ouvraient et c’est dans ces petits boui-bouis que nous avons trouvé le bonheur. La viande était si parfaitement cuite, salée et épicée que Shangri-La en prit une toute nouvelle tournure. (Lara)

Lìjiāng

En revenant de Shangri-La, nous nous sommes arrêtés une seconde fois à Lìjiāng avant de repartir vers Téngchōng dont les eaux thermales nous faisaient rêver. En surfant sur le web, Lara est tombée sur une auberge, l’ October Inn”, qui semblait faire l’unanimité. Commentaire après commentaire, le nom de Tom, le propriétaire, apparaissait. Il était décrit comme un homme accueillant, mais surtout comme un cuisinier hors pair. Après plusieurs semaines sans rencontrer qui que ce soit avec qui former une réelle complicité, on a été servis! L’accueil, la cuisine et les histoires de Tom nous ont réchauffé le cœur, sans parler des gens incroyables que nous avons rencontré là-bas. Bref, agrémenté d’une bonne bière chinoise froide, nous avons eu droit au hotpot maison de Tom. Un mélange parfait de viande et de légumes ainsi qu’un bouillon assez épicé mais pas trop sur du riz nous ont remis sul’ piton et nous ont fait apprécier le bonheur d’une bonne bouffe commune. P.S. C’est fou ce qu’on peut faire avec un bouillon équilibré et goûteux. C’est en Chine que j’ai compris que faire un bon bouillon c’est un art!

La journée de notre retour à Lìjiāng, le 9 août, Tom n’avait pas eu le temps de cuisiner. Mais comme Lara l’a écrit, on s’est bien repris plus tard… bref, le plan B de notre fameux propriétaire fut d’amener ses invités au resto d’une dame nàxī qu’il connaît bien, près du marché en bas de la colline où se trouve son auberge. La souriante madame nous y a servi un excellent ragoût avec des nouilles de riz, des champignons du Yúnnán, des patates, du choux, d’autres légumes et du porc dont les morceaux fumés étaient succulents. Le tout accompagné de riz blanc et arrosé de thé vert bon marché et d’un peu de báijiǔ, spiritueux chinois par excellence, pour 25 yuán par personne (5$)!

Téngchōng

Nous avions appris l’existence à Téngchōng de plats typiques que nous étions curieux d’essayer. Nous étions basés à Héshùn, un ancien village préservé au sud-ouest de la ville. Héshùn possède un charme indéniable avec ses rues pavées de pierre, ses maisons en briques d’argile, les rizières et volcans qui l’entourent ainsi que le nombre relativement peu important de touristes qui parviennent à nous faire oublier la commercialisation rampante et les trop nombreuses boutiques de jade qui s’y trouvent. Nous avons pu y goûter au dàjiùjià à deux occasions: à une cantine aménagée en plein air en-dehors de l’entrée principale de Héshùn et lors d’un dîner avec un groupe de Chinois à notre guesthouse.

Dàjiùjià signifie quelque chose comme “venir à la rescousse de l’empereur”. L’histoire dit qu’un empereur de la dynastie Míng, fuyant Kūnmíng de l’invasion de son rival Míng, s’est réfugié plus à l’ouest à Téngchōng, près du Myanmar actuel. Arrivé là-bas épuisé et affamé, des locaux lui servirent une portion du plat en question qui, selon ses propres dires, lui sauva la vie. Ainsi est née la renommée du dàjiùjià. Ce plat consiste en des morceaux de ěrkuài, une sorte de crêpe consistante de riz, habituellement sautés avec du porc, des oeufs, bok choys, tomates et piments légèrement épicés. C’est assez goûteux, consistant et bien en phase avec la technique traditionnelle des plats chinois sautés au wok. Le dàjiùjià est habituellement servi avec une soupe sûre mais nous avons plutôt eu droit à un bon bouillon gras et salé avec de la ciboulette dedans. Un plat globalement assez savoureux et qui a fait changement du BBQ et des nouilles qu’on mangeait à chaque jour à Héshùn. (Charles)

Téngchōng était notre dernier arrêt, et c’est à ce moment du voyage qu’on se félicite d’avoir suivi notre budget et qu’on profite des extras. On s’est donc payé un petit luxe: un poisson farci cuit en papillote de feuilles de bananes on ze barbe cul. Après avoir défait les feuilles de bananes maintenant carbonisées, on n’a plus qu’à déguster le poisson blanc bien cuit à l’intérieur agrémenté d’herbes et de piments. (Lara)

Voilà donc qui conclut nos pérégrinations gastronomiques de l’été dernier. Une bonne et heureuse nouvelle année du Singe à tous!

Les Cantines De Campus

Transportons-nous maintenant dans les cuisines chinoises, là où le goût règne toujours mais l’hygiène moins souvent. C’est connu, les Chinois mangent à peu près n’importe quoi. On dit à la blague qu’ils se nourrissent de tout ce qui a quatre pattes, sauf les tables et les chaises… et puis savais-tu, cher lecteur chère lectrice, que Yāntái et ses environs font partie du berceau de l’une des huit cuisines traditionnelles du pays, appelée lü cài? Laissons la description scrupuleuse de cette tradition culinaire pour plus tard et parlons d’abord de celle, moins glorieuse, qui m’est plus familière: celle des cantines de campus.

Ayant passé la majorité de la dernière année sans cuisine, j’ai presque toujours été contraint à manger de la bouffe préparée par quelqu’un d’autre. Une situation pas nécessairement idéale mais qui n’est pas dépourvue d’avantages. Pas d’épicerie à faire, pas de préparation de nourriture, pas de vaisselle, donc plus de temps libre. Sans possibilité de cuisiner ou presque, les choix se résumaient à cuisiner chez quelqu’un, se faire préparer du manger par une âme charitable, aller au resto, à l’épicerie ou à la cantine. J’ai souvent favorisé cette dernière option parce que cheap, rapide et la nourriture y étant de qualité relativement satisfaisante.

Le fonctionnement est pas mal simple. Les kiosques de bouffe prennent le cash mais les étudiants paient le plus souvent à l’aide de cartes prépayées qu’on peut renflouer dans un local sur le campus est. Ce n’est toutefois qu’après deux ou trois mois de séjour qu’une de mes voisines russes m’a fait réaliser que j’y avais aussi accès. Je m’empressai donc de requérir ma carte en plastique auprès de nul autre que Wallace.

À l’Institute of Business and Technology, on retrouve deux cantines principales, une sur chaque campus. Elles se trouvent au rez-de-chaussée de bâtiments sur deux étages (ouest) ou avec une annexe dans un bâtiment adjacent (est). La disposition intérieure consiste en une grande salle rectangulaire avec des kiosques différents sur le pourtour. Les cuisines se trouvent dans des petites pièces derrière les comptoirs. Au milieu, on retrouve évidemment des tables entre lesquelles on circule tant bien que mal de 11h30 à 12h30 et de 16h à 17h. Nous sommes en Chine, donc la propreté n’y règne pas nécessairement. Les planchers, tables et ustensiles sont nettoyés avec un minimum d’effort. Les déchets et la nourriture laissée sur les tables ou tombée par terre n’est pas rare lors des périodes de grand achalandage. Un midi, j’ai fait remarquer à une collègue que nos plats de boeuf et patates ne goûtaient pas comme à l’habitude. Les cuisiniers avaient dû laver leurs woks ce jour-là, m’avait-elle répondu à la blague…

Qu’est-ce qu’on y mange? Variétés de pains, dumplings, nouilles, ragoûts, soupes, salades, plats pré-cuisinés… le tout est généralement préparé le jour même et souvent cuit ou “assemblé” immédiatement après la commande. Service rapide et qualité inclus, sauf exceptions. La digestion harmonieuse de la nourriture ingérée n’est toutefois pas garantie, foi de votre humble serviteur. Les prix sont très modestes, surtout du point de vue d’un étranger provenant d’un pays développé. C’est justement le but de la patente: l’université étant publique, le gouvernement fournit de la nourriture abordable et d’assez bonne qualité aux étudiants. Qui, faut-il le spécifier, n’ont que rarement un emploi et qui passent la majorité de leur temps sur le campus. Ça fait que même si tu vis avec un salaire d’enseignant étranger du bas de l’échelle, tu peux manger à ta faim à la cantine pour cinq piastres par jour. Bienvenue dans le « socialisme de marché ».

Sans faire le tour de tout ce qu’on peut y manger, voici quelques plats qui ont retenu mon attention et séduit mes papilles gustatives.

Débutons avec ce qui est probablement le plat traditionnel par excellence en Chine: les fameux jiǎozi, mieux connus sous leur appellation cantonaise de dumplings. Ce plat simple et savoureux existe en Chine et ailleurs sous plusieurs variantes et dénominations selon les endroits et les façons de le préparer. La tradition locale consiste à farcir des “poignées” de pâte avec de la viande et/ou des légumes hachés puis de les faire bouillir. Caloriques, bourratifs et délicieux, les jiǎozi sont parfaits comme lunch ou comme accompagnement dans un repas du soir. À la cantine, ceux farcis au boeuf sont imbattables lorsque trempés dans du vinaigre de riz noir. Les Chinois aiment généralement y ajouter un peu de piment fort pour un goût plus relevé.

Parlant de vinaigre de riz, voilà une autre découverte culinaire qui s’est révélée aux yeux de l’auteur de ces lignes. En passant, c’est bien le vinaigre qui est noir, pas le riz, hein. On parle évidemment d’un goût légèrement aigre et acide mais aussi étonnamment doux et complexe qui rehausse foutument bien une variété de plats locaux. Le vinaigre en question est excellent pour tremper tes dumplings mais aussi comme marinade à viande, dans une soupe, etc. On dit d’ailleurs que le Shāndōng est renommé pour son vinaigre, ce qui est d’autant plus satisfaisant que ledit condiment est largement disponible et habituellement gratuit au restaurant ou à la cantine du coin.

Un délice semblable au jiǎozī est le bāozi, un pain de riz fourré. Ces derniers sont plus gros que leurs cousins en plus d’être cuits à la vapeur. À la cantine, on en retrouve surtout au porc, au boeuf et aux légumes mais il en existe aussi aux oeufs, fruits de mer, algues ou autres selon le même principe que pour les dumplings. Lorsque bien cuisinés, les bāozi rendent une collation gagnante et un petit-déjeûner mémorable. La version plain est aussi populaire en accompagnement d’un plat comme substitut au riz. À Yāntái, il n’est pas rare de voir des étudiants dîner les baguettes dans la main droite et le miànbáo dans la gauche, une habitude typique du Shāndōng paraît-il.

On ne peut pas parler de bouffe chinoise sans parler d’un autre mets chéri des locaux. Les nouilles (miàntiáo) se cuisinent également de multiples et délicieuses façons selon les coutumes régionales. La tradition veut notamment que le ou la jubilaire en mange un bol à son anniversaire, la longueur des pâtes symbolisant le souhait d’une vie tout aussi durable. On en retrouve deux principales à la cantine: celles faites de riz et celles au blé. Ici, on mange surtout les premières dans des ragoûts ou des soupes, mais avec quelques concombres hachés en juliennes dans une sauce au sésame et au piment fort, c’est dur à battre.

Celles au blé font partie de plusieurs recettes de soupes mais elles ont aussi droit à un kiosque à part. Une fois la généreuse portion de nouilles servie, on choisit parmi les bouillons de viande, légumes, les sauces au sésame, oeufs et tomates et autres mélanges non-identifiés. Personnellement, la pitoyable digestion d’un bol de nouilles pourtant savoureux et satisfaisant refroidit souvent mon ardeur à en commander.

Parlons un peu de légumes. Ils sont souvent cuits dans l’huile ou tout simplement ajoutés à un ragoût, un bol de soupe ou de nouilles ou cuits sur le grill. Les dòu se démarquent particulièrement dans mon coeur. Ce sont des pommes de terres hachées en fines juliennes qu’on a fait revenir dans l’huile, souvent avec de l’ail et du piment fort. Un pur délice comme plat d’accompagnement à n’importe quelle heure de la journée. Il y a aussi le succulent choux, dont la variante locale légèrement sucrée est très prisée dans la région ainsi que dans ma yeule.

Si t’as pas envie de viande, pas de panique. Les Chinois aiment bien la chair animale mais leur diète est généralement variée et les options sont nombreuses à la cantine. Le combo oeufs et tomates est toujours un bon choix. Les oeufs sont brouillés et le tout est revenu légèrement dans l’huile. C’est un classique, simple et goûteux, encore meilleur et soutenant sur un lit de riz blanc collant.

Si t’as non seulement pas envie de viande mais que t’es végétarien ou même végétalien, t’es pas mal pris non plus. Tofu, ça te dit quelque chose? Le mot français est dérivé du mandarin dòufu. En gros, le tofu est obtenu par le caillage de lait de soya. Cette pâte blanche et molle se retrouve sous plusieurs formes, couleurs et arômes dans l’Empire du Milieu. Le tofu peut s’avérer étonnamment savoureux, varié dans ses déclinaisons et bien apprêté. À la cafétéria, j’avoue avoir un penchant pour celui aromatisé au poisson. Dans une salade sautée bù là (pas piquante), c’est du solide.

Tous ces délices ne doivent pas nous faire oublier l’accompagnement chinois par excellence: le riz blanc collant. Pourquoi collant? Pour manger avec les baguettes, Watson. Il est toujours bourratif et satisfaisant, surtout à 1 kuài (moins de 20 cents) la portion! Pour les vrais fans du grain, rien de mieux qu’une portion de riz frite dans un peu d’huile avec un oeuf, des oignons, du choux et du simili-jambon de cantine. Disponible au populaire kiosque du deuxième étage de la cafétéria ouest pour environ deux dollars le bol.

La cantine regorge d’autres options pas chères pour la population du campus. Stands de breuvages, de fruits, de journaux… les choix sont variés, généralement goûteux, pas chers. Sauf que sans cuisine personnelle il est mieux de varier les sources d’approvisionnement, surtout avec toute l’huile utilisée et la propreté minimale des installations. Il va sans dire que quand tu mets finalement la main sur ta propre piaule, ton rapport à la bouffe change et tu passes maintenant plus de temps à la faire qu’à aller la chercher.

C’est ce qui conclut cette chronique plus ou moins exhaustive, cher lecteur chère lectrice. À la prochaine pour d’autres aventures et découvertes culinaires!

Back To The Commencement

La première semaine suivant mon arrivée, le jeudi 12 septembre 2013 au soir, j’ai pas travaillé même si la majorité de mes collègues enseignaient depuis déjà presque trois semaines. C’est que les freshmen étaient occupés.

Newsflash: la République populaire de Chine est une dictature. Officiellement, une “dictature démocratique” opérée par le peuple lui-même. Dans les faits, le Parti Communiste est bien sûr le seul et unique maître à bord. D’ailleurs, quand on s’attarde un peu à l’histoire chinoise on réalise que le parti de  Jìnpíng n’est finalement qu’une autre dynastie, remise au goût du jour. La Cité Interdite ne l’est plus mais l’Empereur et ses mandarins sévissent toujours, sous une forme moderne.

D’après toi, qu’est-ce que n’importe quel pouvoir autoritaire fait pour s’assurer de l’obéissance de sa population? Sans être expert, on peut se risquer sans trop se tromper avec de l’endoctrinement, du divertissement et la répression des éléments subversifs. C’est pas nouveau: du premier État sumérien en passant par l’Empire romain jusqu’à la Corée du nord de nos jours. Et pour s’assurer que la sauce prenne rapidement, on commence tôt. Les petits Chinois apprennent donc dès la petite école à respecter aveuglément l’autorité. Ils peuvent bien ne pas me poser de questions en classe!

Évidemment, c’est moins pire que c’était. Máo est mort et la Révolution Culturelle est chose du passé. On ne brûle plus de livres “contre-révolutionnaires” et on ne renvoie plus systématiquement les protestataires en campagne profonde. La Chine est devenu le plus grand pays capitaliste au monde. Taiwan se sacre bien de ce que Pékin pense, Hong Kong se bat farouchement pour des miettes de démocratie et les manifestations populaires ne sont plus rares. Sauf que la liberté, les droits humains, c’est pas pour demain. Peine de mort, procès fantoches, répression armée, censure systématique et propagande sont aussi banals ici que de manger avec des baguettes. La démocratie est une invention occidentale, après tout.

Mais revenons à nos… moutons. Commencer tôt. Les élèves de première année au secondaire et à l’université ne débutent pas en même temps que les autres. Ils doivent d’abord se soumettre à trois semaines de “formation militaire”… entre guillemets parce que le service militaire n’est plus obligatoire et que l’armée chinoise est déjà bien garnie, merci. Et puis apprendre à marcher et à scander des cris en cadence en vêtements camouflage cheapos, ça fait pas des soldats forts, forts. Sans maltraiter ou faire souffrir les étudiants, on s’assure de les éprouver physiquement, de les discipliner et de les bourrer de patriotisme. On est loin des méthodes d’endoctrinement maoïstes, mais ça forme quand même des générations de gens qui s’obstinent pas fort.

À l’Institut où j’enseigne, les cours de première année commencent donc au début de la dernière semaine de septembre. La formation militaire terminée, les freshmen n’en sont pas quittes pour une session peinarde. Six jours de cours par semaine avec une solide dose de travail et d’étude. Vivre dans des dortoirs non mixtes à huit personnes dont les portes sont barrées quotidiennement après 22h30. Accès aux douches, toilettes et cafétérias dans des bâtiments adjacents. Et devine à qui on assigne les corvées de nettoyage du campus jusqu’en juin?

Je les comprends de ne pas toujours se présenter à mes cours et de vouloir dormir, des fois. Je ferais fort probablement la même chose, surtout pour un cours que tu peux rattraper en un “examen” d’anglais la session d’après. Je confie parfois à certains élèves que pour nous, les années universitaires sont souvent les plus belles de notre vie. À ma grande surprise, ils me répondent souvent: “Mais pour nous aussi!” Le pire c’est que c’est vrai: pour eux, c’est quatre ans de relative liberté après un secondaire surchargé et avant la job, le mariage, le ou les bébés et la belle-famille.

Bref, à mon arrivée ça me déplaisait quand même pas trop de pouvoir m’installer tranquillement. Apprivoiser ma résidence, le quartier, trouver des restos avec des images pour pointer ce que je voulais manger, faire connaissance avec les collègues, pis toute.

Trois jours après mon arrivée, Wallace me conviait à la China Construction Bank pour m’ouvrir un compte. Dans le taxi je rencontre Austin, un collègue américain vétéran de plusieurs années ici. En apprenant mon arrivée toute fraîche, il prend son air de gars d’expérience pour me prodiguer ce conseil: “Tsé Charles, en Chine il faut que tu saches d’abord une chose. Peu importe ce qui va t’arriver ici, rappelle-toi toujours de ces trois lettres: T-I-C. This is China!” énonce-t-il, le sourire aux lèvres et l’air satisfait de l’enseignant qui vient de démontrer son principe.

Tonton Mario m’avait déjà dit quelque chose de semblable. Dans sa maison d’enfance à Saint-Lazare-station, la veille de mon départ, il m’avait expliqué: “Tsé Charles, prépare-toi à une expérience que t’auras jamais vécue avant. La Chine c’est bien, mais c’est pas pour tout le monde. Tu la changeras pas à toi tout seul. Chaque fois que quelque chose va t’énerver ou te frustrer là-bas, prend une bonne respiration. Après ça, t’as le choix d’accepter ou non ce qui se passe. Si tu y arrives pas, c’est peut-être un signe que tu dois retourner chez toi”.

Aujourd’hui, tel un jeune Marco Polo ayant appris auprès des caravaniers de la Route de la Soie, je retourne en Chine avec une année d’expérience dans les bagages. Une année d’adaptation, de hauts et de bas, de bons et de moins bons coups. Avec tout ce que je sais maintenant, celle qui s’en vient ne pourra qu’être meilleure que la précédente.

Bureaucratie Et Dédales Administratifs

Avant de se lancer corps et âme dans les premiers Carnets de Voyage, on commence la nouvelle session chinoise avec la suite de « Life of the Enseignant Étranger ». J’ai déjà évoqué le sujet et j’en ai parlé en privé à certains. Travailler ici à Yāntái (et en Chine en général, à en croire plusieurs), c’est des fois se sentir un peu comme dans les Douze Travaux d’Astérix. J’exagère, mais pas tant que ça.

Comme je te l’ai déjà mentionné, la session dernière je suis arrivé un peu comme un cheveu sur la soupe à l’Institute of Business and Technology de Yāntái. J’ai mis les pieds en terres chinoises le 12 septembre de l’an 2013 après le crisse, onze jours avant le début de la session des élèves de première année. Sans expérience préalable, diplôme en éducation, certification de quelque sorte et en ayant le français comme langue maternelle. Je venais de rater de peu une rencontre “d’orientation” entre enseignants et cadres dont le but était de nous “préparer” à la nouvelle session. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai donc dû me débrouiller à peu près seul si ce n’est de la précieuse aide que j’ai reçue de quelques collègues. Avec l’arrivée de la nouvelle session cet hiver, un semblant de support semble souffler sur le China-Canada Department de Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn, amené par le vent en provenance de la mer et qui fera peut-être en sorte que je serai moins perdu ce printemps.

 J’ai donc appris plein de choses en ce début de session… des choses que j’aurais dû savoir dès septembre! La veille du début des cours, je reçois mon horaire (une procédure courante ici) et j’apprends six mois en retard de la bouche d’Eileen l’existence de textbooks pour nous aider à planifier nos cours (une procédure courante ici). Évidemment, je les prends tous; si seulement j’en avais connu l’existence il y a six mois… deux semaines plus tard, la même demoiselle nous convoque Kyle, Chris, Adonia et moi pour un meeting du département Chine-Canada. Je vous avais parlé de Rachel, eh bien c’est en fait Eileen la secrétaire du département. Je trouvais ça bizarre aussi, parce que je faisais toujours affaire avec elle et à peine avec l’autre. C’est dommage, parce que Raquelita est pas mal plus jolie…

Mais bref, ce n’est que début mars qu’on rencontre les responsables du département. Réunion mardi le 11 à 15h40: on rencontre Eileen dans son bureau au 1405 de Yìfū lóu et elle nous emmène au cinquième étage pour y rencontrer le directeur de China-Canada. “Il n’a pas pu vous rencontrer avant, il était très occupé”, de glisser notre sympathique et désorganisée secrétaire. On serre la main du Big Boss puis, se rendant compte qu’Adonia et moi avons un cours à 16h, nous donne immédiatement congé! Meeting fructueux avec le directeur: check. On retourne donc au quatrième étage où on rencontre à la place Lily, la directrice adjointe. “Je suis désolée de ne pas vous avoir rencontrés cet automne, j’étais très occupée”, de glisser la sympathique et désorganisée directrice adjointe. Après dix minutes de “réunion”, je me rends à mon cours de 16h en roulant les yeux et avec en mains une feuille de règlements en vigueur depuis six mois dont j’ignorais l’existence. En passant, je ne sais toujours pas pourquoi le département s’appelle China-Canada; je suis le seul Canadien à y enseigner. Une histoire de stages au pays de la feuille d’érable, m’a-t-on vaguement dit.

J’ai également fait une découverte majeure récemment: les cours que nous donnons, nous dévoués enseignants étrangers, ne semblent pas compter dans la moyenne de nos élèves chinois. C’est du moins ce que j’ai pu constater sur l’horaire d’une collègue qui travaille dans un autre département que le mien; le chiffre “0” était inscrit dans la colonnecredits”. C’est bien ce que plusieurs d’entre nous soupçonnions… mais est-ce vraiment le cas? À voir mes freshmen se comporter en classe et voir leur assiduité fondre comme neige au soleil à mesure que la session avance, je me dis que oui. Mais à voir la réaction de stupeur et/ou de panique de certains lorsqu’ils apprennent qu’ils ont coulé la dernière session, j’ai des doutes. Voici des extraits de conversations que j’ai eues avec certains des élèves concernés:

– Tom: “J’ai coulé, teacher?”

– Moi: “Oui, tu as dormi sur ton bureau toute la session dernière et tu as rendu des travaux de marde, dont certains étaient en retard.”

– Tom: Visage étonné, puis résigné.

– Lucy: “Charles, peux-tu changer ma note s’il-te-plaît?”

– Moi: “Pourquoi je ferais ça?”

– “Parce que je veux passer.”

– “Lucy, si tout le monde me demandait 100%, est-ce que je devrais leur donner?”

– Lucy: Sourire gêné… “Mais je veux passer!”

– “T’avais juste à te forcer quand c’était le temps. Je peux rien faire d’autre pour toi, bébé.”

Si les cours d’anglais donnés par les enseignants étrangers ne sont pas crédités dans mon département (ce qui reste à confirmer), c’est dommage en ‘ta. Les autorités ne pourraient pas octroyer UN misérable petit crédit à nos cours, juste pour dire que nos élèves aient à les réussir pour le mériter, ce crédit? Me semble qu’ils s’en taperaient un peu moins si c’était le cas! Et puis ça m’éviterait peut-être le drama de ce début de session et les élèves sous le choc qui viennent me demander les raisons de leurs notes inférieures à 60%. Ça, c’est les mêmes qui manquaient des cours à qui mieux-mieux, ne m’écoutaient pas répéter cent fois les mêmes consignes et qui ne posaient pas de questions malgré mon insistance. Et deux-trois mois plus tard, tu vas venir me dire que je mets en péril ton avenir, et que je ne sais pas comment faire mon travail? Kiss my ass.

Faisons la part des choses, pour voir. Nous foreign teachers n’avons pas nécessairement de diplôme en éducation (la seule exigence est un baccalauréat en whatever) ou même de certification TEFL (Teaching English as a Foreign Language). Et nous ne sommes de surcroît même pas tous des locuteurs natifs de la langue du capitaine Jack Sparrow (n’est-ce pas, M. le Blogueur?) Certains d’entre nous sont certifiés, mais la grande majorité non; quand t’as un diplôme en éducation ou une certification, t’enseignes pas à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn! Tu vas te ramasser plus d’heures, des vrais élèves pis un beau tas d’argent à l’université d’à côté. Ou tu vas à Qīngdǎo ou à Dàlián, tiens. Ou tu fais comme Anne-Lyse: tu crisses l’école là et tu travailles à ton compte, dans le privé. Mais malgré tout ça, il me semble toujours très peu compréhensible que nos cours ne comptent pas, même s’ils sont conçus à la base comme des “bonus” pour les élèves. Ah! mais j’oubliais, ils ont déjà des “vrais” cours d’anglais qui “comptent” avec leurs professeurs chinois… et c’est justement en bonne partie pourquoi ils sont si mauvais dans la langue de Peter Pan!

Mais comme l’a déjà dit un sage mandarin de la dynastie des Míng: “Nul n’est prophète en son pays… surtout en Chine, tsé.”

La Saint-Lazare Connection

Il y avait dans les années 70 un célèbre trio d’attaquants des Sabres de Buffalo qui s’amusait à terroriser les défensives partout à travers la Ligue Nationale de Hockey. Trois coéquipiers de La Belle Province ont ainsi rempli les filets adverses dans la langue de Molière pendant sept saisons consécutives. Gilbert Perreault, Richard Martin et René Robert ont à juste titre marqué l’histoire du hockey nord-américain en tant que membres de la célèbre “French Connection”. C’est quoi le rapport? Eh bien Yantai a elle aussi sa propre French Connection! C’est juste que celle-ci n’a aucun rapport avec le hockey et qu’elle n’est composée que de deux personnes au lieu de trois. OK, elle est peut-être un petit peu moins hot, aussi.

À mon arrivée à la mi-septembre, la deuxième question qui m’était la plus posée après l’incontournable “What’s your name?” était bien sûr: “Where are you from?” À cela je répondais par un mensonge éhonté: “I’m from Montreal”. Loin de moi l’idée de renier mes nobles origines cédroises; c’est juste plus pratique de dire Montréal. Et déjà quand j’allais au Cégep à Sainte-Geneviève près de Pierrefonds, les petits-bourgeois francophones du West Island ne savaient pas trop où se trouvait Les Cèdres… alors dans une ville côtière du Shāndōng, oublie ça. En entendant ma réponse mensongère, mon interlocuteur rajoutait parfois: “Oh, have you met Anne-Lyse?”

Qui? Non. “Ouh ize datte?”, répondais-je dans mon anglais irréprochable d’enseignant étranger fraîchement débarqué. Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard que je rencontre finalement la demoiselle en question. En discutant avec Wallace dans le bâtiment administratif un beau jour, il me la présente alors qu’elle sort d’un local adjacent. Elle nous aborde en anglais pour se joindre à la conversation; Wally en profite alors pour vanter sa maîtrise du dialecte local du mandarin, quasi-parfaite si l’on en croit Mr. Nice Guy. Quand ce dernier prend congé pour retourner à sa job de malade, on switch rapidement au français, ce qui provoque immédiatement une sensation que tout expatrié apprécie profondément au contact de sa langue maternelle dans un pays étranger. Anne-Lyse se présente et prend rapidement le contrôle de la conversation, comme elle sait si bien le faire. Ma première impression? Cette fille respire l’énergie et la détermination. Large sourire, ton et posture assurés. Physiquement, on remarque son nez prononcé et sa silhouette très fine. Sans blague, elle doit faire 100 livres mouillée et avec des roches dans ses poches! Sur le moment elle me semble bien sympathique malgré que je n’aie pas le temps de placer beaucoup de mots. Puis elle prend mon numéro de téléphone avant de repartir en coup de vent dans son cours qui recommence. Mandarin avancé, horaire surchargé: pas l’temps de niaiser.

À peu près un mois plus tard, un vendredi d’octobre en avant-midi, Anne-Lyse et moi nous rendons chez Tony, un petit gars à qui elle donne des leçons d’anglais cinq jours par semaine. Elle veut slacker un peu, car trop débordée; je me joins donc à elle pour la séance du jour et si le petit m’aime la face je vais la remplacer deux jours par semaine. En marchant dans la rue qui descend vers la mer, on jase. Elle est bien fine et tout, mais ça fait un mois que je l’ai rencontrée et je ne la connais toujours pas vraiment. Ma première question: “Qu’est-ce qui t’as amené ici?” Elle est fascinée par la Chine depuis un bout et elle était déjà venue en voyage avec l’école. Elle a à peine vingt ans, est ici depuis un an et a un chum chinois qui s’appelle Frank. Durant la conversation, elle mentionne qu’elle a fait son Cégep en anglais. “Y’a pas trente-six mille Cégeps anglophones au Québec, j’le connais peut-être”, lui fais-je remarquer, intrigué. Effectivement: elle a étudié au John Abbott College, à Sainte-Anne-de-Bellevue! “Tu sais c’est où?”, interroge-t-elle en voyant ma réaction. “Ben oui! Je viens de ce coin-là. Connais-tu Les Cèdres?”, je lui demande. “Ben certain, je viens de Saint-Lazare!”

Je suis un gars des Cèdres, une petite ville peu connue du Québec, qui est venu à Yantai, une petite ville peu connue du Shāndōng. Et je rencontre ici une fille que j’ai jamais vu avant et qui vient de la ville voisine à la mienne. C’est quoi les chances que ça arrive, sérieusement? Mettons que ça a solidement fait ma journée.

Alors c’est ça, la French Connection de Yāntái: une fille sympathique de Saint-Lazare qui travaille trop, et un gars sympathique de Les Cèdres qui aime pas trop travailler… mais pour être tout à fait honnête, la Connection n’existe pas vraiment. En fait, je ne vois presque jamais Anne-Lyse. Elle m’a bien invité à souper mais entre son horaire de fou, son Chinois et son bébé Golden Retriever, ça s’est jamais fait. Elle m’appelle quand même en priorité quand elle a des offres de tutorat qu’elle ne peut pas prendre, parce “qu’entre Québécois, on s’aide”. La pauvre est débordée, et elle a de la misère à dire non. Elle l’avoue elle-même: elle travaille trop, une vraie workaholic. Et elle est tellement en demande qu’on l’accoste même dans la rue et au supermarché pour des cours privés d’anglais!

Pour plusieurs raisons mais surtout par paresse, j’ai décliné chacune de ses offres, sauf une. La prochaine fois, tu sauras comment la « Saint-Lazare Connection » s’est mise au service de Little Tony et de la bourgeoisie yantaiaise.

Les Brebis Égarées Et L’École Buissonnière

Je suis pas mal inspiré depuis un mois et demi mais je n’ai paradoxalement pas beaucoup publié depuis ce temps-là. Pour que tu me pardonnes mon inconstance et pour te récompenser de ta fidélité, je t’offre cette semaine un petit cadeau de Noël, cher lecteur chère lectrice: un programme double de Chinoiseries! On débute ça avec le quatrième épisode de « Life of the Enseignant Étranger ».

Dans la première partie de cette minisérie qui passera probablement (pas) à l’histoire, je parlais des débuts glorieux, des sourires et de la joie de vivre dans la Vallée de la Paix et de l’Amitié. Depuis ce temps, les semaines ont passé et l’effet de nouveauté s’est doucement dissipé. Je suis tranquillement passé du cool new Canadian guy des premières semaines à leur enseignant de Business English, et ils deviennent inévitablement mes élèves qui me tapent parfois sur les nerfs. Je veux dire, ceux qui sont encore là… disons que plusieurs brebis se sont égarées en chemin.

Malheureusement, il semble qu’un nombre non négligeable de freshmen ne considère pas mes cours d’anglais comme étant importants. Mystérieux meetings en plein cours, des élèves qui se présentent en classe sans papier ni crayon et d’autres qui “oublient” chez eux le travail fait le cours précédent… sans compter que dans certaines de mes classes, je n’ai désormais pas plus que trois ou quatre bridés à torturer dans la langue de Simple Plan. Sur mon horaire, c’est écrit que j’ai entre 19 et 31 élèves dans mes groupes. Les deux premières semaines, oui. Mais depuis deux mois, c’est clairement plus de la moitié de ces jeunes chenapans qui s’amusent à faire l’école buissonnière au lieu d’asseoir leurs petits derrières communistes là où ils devraient être. Ils pourraient au moins faire semblant, se croiser les bras pendant une heure et demi ou même me dormir dans la face. Je pourrais au moins les enquiquiner un petit peu ou les réveiller en sursaut, je sais pas… mais non. Est-ce parce que je suis un enseignant à ce point mauvais et ennuyant? Mes cours sont-ils si globalement indignes d’intérêt? C’est pas impossible. Mais j’en doute, tsé.

D’un côté, il faut que je le reconnaisse: j’ai jamais fait ça de ma vie. Je ne suis donc certainement pas (encore) un pro. Après tout je n’ai aucune formation, une expérience quasi-inexistante dans le domaine et aucun support institutionnel. L’anglais n’est même pas ma langue maternelle. Le plus proche que j’ai jamais été d’enseigner l’anglais à des freshmen chinois dans une petite université semi-crédible sur le bord de la mer Bó Hǎi, c’est donner des cours de tennis à des petits anglos de Rigaud pas loin de la rivière des Outaouais. Je suis en phase d’apprentissage; mes plans de cours et mes explications sont loin d’être sans failles et je perds parfois patience quand personne ne me comprend ou ne m’écoute. Et en plus ILS NE POSENT (presque) JAMAIS DE QUESTIONS. J’en reviendrai jamais, de ça.

Si on regarde ça de l’autre côté de la médaille en chocolat, je me rends compte que je ne suis pas le seul à qui ça arrive (surtout avec les freshmen). En parlant à mes collègues, je constate que l’appréciation des cours d’anglais à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn frôle parfois le “phoque datte”. Personnellement, je m’en bats les noix que personne ne vienne à mes cours. Bon OK, pas tant que ça; ça serait quand même pas pire que les élèves manifestent un peu plus d’intérêt et interagissent davantage en classe. Mais quand même, la moitié de mes élèves peut bien jouer au docteur ou planter des aiguilles dans des poupées vaudou à mon effigie au lieu de se présenter, je peux vivre avec ça. C’est plus dommage pour eux que pour moi, dans le fond. Moi je suis payé quand même, alors qu’eux ratent probablement une méchante belle opportunité. Pensons-y trente secondes: réalisent-ils qu’en 2013, dans la deuxième économie mondiale, un pays un peu tout croche mais encore en croissance malgré la morosité économique internationale et qui tient les States par les couilles via sa dette astronomique, maîtriser le mandarin ET l’anglais en ayant à peine 20 ans est un atout MAJEUR? Peut-être pas… et tout ça parce qu’on fait de la grammaire une fois aux trois-quatre semaines? Come on, guys.