Jours De Smog

“Airpocalypse”. C’est ce joli néologisme que les médias occidentaux utilisent de plus en plus pour décrire les épisodes de smog intenses dans les grandes villes du monde et de Chine, notamment. L’expression se veut exagérée et sarcastique mais n’est pas totalement dépourvue de vérité en soi.

Le terme a commencé à apparaître à l’hiver 2013, dans ce qui allait devenir le pire épisode de pollution atmosphérique que Běijīng ait connu. Depuis, le public est de plus en plus mécontent et se plaint plus ouvertement de la qualité de l’air, malgré la censure et le constant bafouage de la liberté d’expression par les autorités. Ces dernières n’ont depuis eu d’autre choix que de mettre en place un index sur la qualité de l’air concernant les particules de pollution dangereuses. Ce guide comprend sept paliers (du vert au gris, de “Bon” à “Hors Catégorie”) et des mesures d’urgence visant à diminuer la pollution en période critique. Le principal problème apporté par le brouillard gris-blanchâtre est évidemment ses conséquences sur la santé. Les particules de pollution les plus nocives sont celles dites fines, d’un diamètre inférieur à 2,5 microns, qui sont susceptibles de causer de sérieux dommages aux poumons et au coeur. Malgré les promesses, les efforts et les mesures implantées par le Parti communiste ces dernières années, les choses ne changent que très lentement: corruption, laxisme dans l’application et le respect des règlements, construction planifiée d’autres centrales au charbon… conférence de Paris ou pas, la Chine est et restera vraisemblablement le plus grand pollueur et consommateur de charbon au monde.

En Chine, le smog (contraction de smoke fog) est fréquent dans n’importe quelle ville d’une grosseur minimale. Mais les choses empirent à partir de la mi-novembre lorsque les systèmes de chauffage sont mis en marche jusqu’en mars. Le système public et gratuit n’est toutefois fourni qu’au nord de la rivière Huái et des montagnes Qínlíng, la démarcation nord-sud traditionnelle du pays. La limite n’a pas été tracée en ligne droite et en fonction des températures mais selon des démarcations territoriales historiques; elle se situe grosso modo autour du 33e degré de latitude nord. Plus il fait froid et plus on brûle du charbon de mauvaise qualité pour chauffer, ce qui implique plus de pollution, de problèmes de santé et une espérance de vie plus courte d’en moyenne cinq à six ans pour les gens habitant au nord de la ligne Qín-Huái.

Lorsque j’étais à Yāntái, de septembre 2013 à octobre 2014, le smog était aussi une réalité mais dans une moindre mesure qu’à beaucoup d’autres endroits. L’air un peu plus pur de la jolie petite ville côtière du Shāndōng tient à deux choses. D’abord, la densité de population plus faible de la ville et des environs. La préfecture de Yāntái ne compte “que” sept millions de personnes réparties sur un territoire énorme. La région immédiate est elle aussi relativement peu dense selon les standards chinois même si la province est la deuxième plus peuplée du pays avec près de 100 millions de bridés. Ensuite, le vent de la mer qui balaie les côtes de façon quasi-permanente aide beaucoup à dissiper le brouillard de fumée. On n’y échappe tout de même pas, surtout le soir et par temps froid. Des épisodes de pollution plus ou moins importants surviennent épisodiquement le reste de l’année, le vent charriant parfois la brume enfumée sur de longues distances et les industries du nord-est du pays saturant parfois l’air durant des semaines sans qu’on puisse rien y faire.

Ici à Běijīng, le problème atteint des sommets. La ville est assurément un endroit du monde où le phénomène est le plus extrême. Plusieurs facteurs expliquent les niveaux de pollution régulièrement élevés et souvent dangereux qu’on y retrouve: l’utilisation du charbon comme source d’électricité, les rejets polluants des moyens de transport, la forte activité industrielle régionale ainsi que des éléments topographiques et météorologiques locaux. Comme on le sait, le charbon est une véritable plaie environnementale et la Chine l’utilise massivement. Les transports fonctionnant aux combustibles fossiles émettent eux aussi une part importante de GES, la ville comptant plus de cinq millions de véhicules motorisés. Notons aussi que les normes environnementales qui y sont liés ne sont pas nécessairement très sévères, bien appliquées ou respectées consciencieusement. Il va sans dire que Pékin est un centre industriel majeur du pays, mais c’est aussi le cas de la province de Héběi qui l’entoure. La mégalopole et ses environs rejettent ainsi des quantités astronomiques de polluants chaque jour, lesquels sont impossibles à absorber ou disperser de façon efficace. On peut aussi ajouter aux torts des industries la poussière occasionnée par les nombreux chantiers de construction en action simultanément. Les montagnes au nord de la ville n’aident pas, ayant parfois pour effet de maintenir un peu plus le brouillard en suspension dans la ville en agissant comme barrière naturelle aux vents du nord, d’ailleurs rares sauf par périodes brèves où les rafales balaient la ville. À tout cela on ajoute des tempêtes de sable occasionnelles en provenance du nord et on comprend pourquoi la capitale de la Chine est peut-être aussi celle de la pollution atmosphérique.

Quoi faire dans ces conditions? D’abord, et surtout: porter un masque. Je ne m’habitue toujours pas au fait qu’en général si peu de Chinois portent des masques anti-smog, même quand on n’arrive pas à voir à deux coins de rue devant soi tellement le brouillard de fumée est dense. Les jeunes semblent un peu plus enclins à en porter. Les camarades les plus vénérables semblent vivre davantage dans le déni, la témérité et l’ignorance. C’est d’ailleurs ce qu’espère le pouvoir central, comme en témoigne une sortie publique surprise orchestrée à l’hiver 2014. Dans un reportage relayé sur toutes les tribunes médiatiques, on pouvait voir le président Xí Jìnpíng prendre une marche de santé et serrer des mains au centre-ville de Pékin par une belle journée d’airpocalypse, à visage découvert. L’air de dire: “Come on, guys, faites pas vos mauviettes. Si moi j’ai pas besoin de porter un masque aujourd’hui, c’est que ça doit pas être si pire que ça!”.

Mais vraiment, pour tout étranger, le comble de l’inconscience airpocalyptique est probablement le fait de voir un Chinois (rares sont les femmes qui fument) s’allumer une clope en plein brouillard toxique! Ce qui n’est pas sans me rappeler un curieux épisode du mois dernier. Sorti m’acheter des vivres dans la soirée de ce vendredi 13 maudit, je ne m’émouvais déjà plus des camarades avec la clope au bec. Mais je restai bouche bée (sous mon masque) à la vue des petits feux allumés à chaque coin de rue de mon quartier de Méntóugōu, ajoutant à l’ambiance d’Armageddon qui y régnait déjà. Je fus frappé par l’apparente absurdité de la situation: faire de la fumée alors que l’air en est déjà saturé? Après quelques recherches, il semble que j’aie plutôt assisté à un vieux rituel chinois dédié aux esprits des ancêtres. Les pratiquants de ces rites aux origines taoïstes et bouddhistes brûlent de faux billets d’argent et parfois des représentations de divers objets du défunt en papier mâché. L’objectif est d’offrir une “après-vie” confortable à ses ancêtres et par le fait même s’assurer leur protection dans le monde des vivants. Pourquoi le faire ce soir-là? Selon le calendrier traditionnel chinois, le 13 novembre dernier était le sixième jour du début de l’hiver. Novembre a aussi été anormalement froid cette année et peut-être les gens voulaient-ils consumer de l’argent et/ou des “vêtements” pour s’assurer que leurs ancêtres restent bien au chaud dans le monde des morts. Quoi qu’il en soit, il semble que la journée en question était considérée comme propice aux offrandes rituelles destinées aux ancêtres. La combustion du papier en question produit malheureusement une fumée épaisse et toxique qui ne fait qu’ajouter à la pollution ambiante. Comme quoi airpocalypse ou pas, une tradition est une tradition…

Avec ou sans masque, par sale temps atmosphérique on respire inévitablement des particules fines, l’air sent mauvais, picote les yeux, obscurcit les journées et rajoute à la grisaille de l’automne. Sans compter que le masque devient vite suintant de vapeur d’eau à l’intérieur dès qu’on presse un peu le pas. Lorsque le brouillard enfume la ville, on sort moins et la morosité atmosphérique finit par jouer sur notre humeur. Quand le gouvernement déclenche enfin l’alerte pollution, il est supposé forcer les usines polluantes à ralentir leurs activités et à les fermer si nécessaire, suspendre le travail sur les chantiers de construction, restreindre le transport automobile et renforcer le transport en commun. Si la qualité de l’air est très mauvaise, il est censé serrer la vis encore davantage et fermer les écoles. Mais les coûts économiques énormes engendrés par ces mesures et la Chine étant ce qu’elle est, les consignes finissent souvent par n’être appliquées et respectées que mal et bien tardivement. Durant les plus récents épisodes de smog intense, les pires de l’année à date, la première alerte rouge de l’histoire n’a été déclarée que mardi le 8 décembre. Pourtant, la semaine précédente, alors qu’on en était “seulement” à l’alerte orange, les écoles sont restées ouvertes même si pendant deux jours on avait la toux et les yeux qui piquaient dans les classes. Les critiques ont d’ailleurs fusé dans les médias sociaux et traditionnels à ce sujet. Dans ces moments-là on n’a d’autre choix que d’attendre que les autorités fassent leur travail et qu’un vent du nord achève de nous libérer du siège de la brume toxique.

Au moment d’écrire ces lignes, le smog reprend ses droits sur la ville après deux courts épisodes de ciel bleu. Après les mesures d’urgence et parfois un providentiel vent du nord, le ciel se renfume progressivement et ainsi recommence le yo-yo airpocalyptique de la capitale chinoise. Décidément, mon expérience pékinoise aura testé ma patience en plus de me faire apprécier encore davantage ce que j’ai. Au paroxysme des intenses épisodes de smog, je repense à l’air si propre d’où je viens. Le moment n’est plus très loin où je me lèverai le matin (ou l’après-midi) et, sortant dehors, je prendrai de grandes bouffées de l’air froid et humide de janvier. De l’air pratiquement pur à respirer sans modération et sans masque, loin de l’airpocalypse de l’Empire du Milieu.

La Saint-Lazare Connection

Il y avait dans les années 70 un célèbre trio d’attaquants des Sabres de Buffalo qui s’amusait à terroriser les défensives partout à travers la Ligue Nationale de Hockey. Trois coéquipiers de La Belle Province ont ainsi rempli les filets adverses dans la langue de Molière pendant sept saisons consécutives. Gilbert Perreault, Richard Martin et René Robert ont à juste titre marqué l’histoire du hockey nord-américain en tant que membres de la célèbre “French Connection”. C’est quoi le rapport? Eh bien Yantai a elle aussi sa propre French Connection! C’est juste que celle-ci n’a aucun rapport avec le hockey et qu’elle n’est composée que de deux personnes au lieu de trois. OK, elle est peut-être un petit peu moins hot, aussi.

À mon arrivée à la mi-septembre, la deuxième question qui m’était la plus posée après l’incontournable “What’s your name?” était bien sûr: “Where are you from?” À cela je répondais par un mensonge éhonté: “I’m from Montreal”. Loin de moi l’idée de renier mes nobles origines cédroises; c’est juste plus pratique de dire Montréal. Et déjà quand j’allais au Cégep à Sainte-Geneviève près de Pierrefonds, les petits-bourgeois francophones du West Island ne savaient pas trop où se trouvait Les Cèdres… alors dans une ville côtière du Shāndōng, oublie ça. En entendant ma réponse mensongère, mon interlocuteur rajoutait parfois: “Oh, have you met Anne-Lyse?”

Qui? Non. “Ouh ize datte?”, répondais-je dans mon anglais irréprochable d’enseignant étranger fraîchement débarqué. Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard que je rencontre finalement la demoiselle en question. En discutant avec Wallace dans le bâtiment administratif un beau jour, il me la présente alors qu’elle sort d’un local adjacent. Elle nous aborde en anglais pour se joindre à la conversation; Wally en profite alors pour vanter sa maîtrise du dialecte local du mandarin, quasi-parfaite si l’on en croit Mr. Nice Guy. Quand ce dernier prend congé pour retourner à sa job de malade, on switch rapidement au français, ce qui provoque immédiatement une sensation que tout expatrié apprécie profondément au contact de sa langue maternelle dans un pays étranger. Anne-Lyse se présente et prend rapidement le contrôle de la conversation, comme elle sait si bien le faire. Ma première impression? Cette fille respire l’énergie et la détermination. Large sourire, ton et posture assurés. Physiquement, on remarque son nez prononcé et sa silhouette très fine. Sans blague, elle doit faire 100 livres mouillée et avec des roches dans ses poches! Sur le moment elle me semble bien sympathique malgré que je n’aie pas le temps de placer beaucoup de mots. Puis elle prend mon numéro de téléphone avant de repartir en coup de vent dans son cours qui recommence. Mandarin avancé, horaire surchargé: pas l’temps de niaiser.

À peu près un mois plus tard, un vendredi d’octobre en avant-midi, Anne-Lyse et moi nous rendons chez Tony, un petit gars à qui elle donne des leçons d’anglais cinq jours par semaine. Elle veut slacker un peu, car trop débordée; je me joins donc à elle pour la séance du jour et si le petit m’aime la face je vais la remplacer deux jours par semaine. En marchant dans la rue qui descend vers la mer, on jase. Elle est bien fine et tout, mais ça fait un mois que je l’ai rencontrée et je ne la connais toujours pas vraiment. Ma première question: “Qu’est-ce qui t’as amené ici?” Elle est fascinée par la Chine depuis un bout et elle était déjà venue en voyage avec l’école. Elle a à peine vingt ans, est ici depuis un an et a un chum chinois qui s’appelle Frank. Durant la conversation, elle mentionne qu’elle a fait son Cégep en anglais. “Y’a pas trente-six mille Cégeps anglophones au Québec, j’le connais peut-être”, lui fais-je remarquer, intrigué. Effectivement: elle a étudié au John Abbott College, à Sainte-Anne-de-Bellevue! “Tu sais c’est où?”, interroge-t-elle en voyant ma réaction. “Ben oui! Je viens de ce coin-là. Connais-tu Les Cèdres?”, je lui demande. “Ben certain, je viens de Saint-Lazare!”

Je suis un gars des Cèdres, une petite ville peu connue du Québec, qui est venu à Yantai, une petite ville peu connue du Shāndōng. Et je rencontre ici une fille que j’ai jamais vu avant et qui vient de la ville voisine à la mienne. C’est quoi les chances que ça arrive, sérieusement? Mettons que ça a solidement fait ma journée.

Alors c’est ça, la French Connection de Yāntái: une fille sympathique de Saint-Lazare qui travaille trop, et un gars sympathique de Les Cèdres qui aime pas trop travailler… mais pour être tout à fait honnête, la Connection n’existe pas vraiment. En fait, je ne vois presque jamais Anne-Lyse. Elle m’a bien invité à souper mais entre son horaire de fou, son Chinois et son bébé Golden Retriever, ça s’est jamais fait. Elle m’appelle quand même en priorité quand elle a des offres de tutorat qu’elle ne peut pas prendre, parce “qu’entre Québécois, on s’aide”. La pauvre est débordée, et elle a de la misère à dire non. Elle l’avoue elle-même: elle travaille trop, une vraie workaholic. Et elle est tellement en demande qu’on l’accoste même dans la rue et au supermarché pour des cours privés d’anglais!

Pour plusieurs raisons mais surtout par paresse, j’ai décliné chacune de ses offres, sauf une. La prochaine fois, tu sauras comment la « Saint-Lazare Connection » s’est mise au service de Little Tony et de la bourgeoisie yantaiaise.

Jour 1: Montréal-Yāntái

Nǐ hǎo! Première vraie entrée, on commence ça raide.

J’avais pas vraiment envie de commencer par ma journée passée dans l’avion pis les aéroports. Ben finalement j’ai de quoi à dire là-dessus… je sais juste pas si ça va être intéressant.

Alors donc: assis à la porte d’embarquement A3 de PET vers les neuf heures et quart mercredi le 11 septembre, en train d’attendre le premier de trois vols, qui ne vois-je point se lever un peu plus loin, de toute sa stature d’ex-joueur de football de McGill? Marc-André Paquin, toé. Salut cousin! S’en vont au mariage de la belle-soeur à Vancouver, avec Alexandra, ses parents pis le brand new bébé. C’est la petite Gabrielle, 5 mois et demi, belle comme un coeur, qui fait des beaux sourires à son petit-cousin qu’elle voit pour la première fois. Fait que parle parle jase jase, on finit par se quitter à Hongcouver (© Louis Paquin) après cinq heures et demi de vol. Bah, il me reste juste seize heures et demi de transport. Belle journée tranquille agrémentée de loisirs aériens et de plaisirs aéroportuaires… NOT.

À part ça, la bouffe est quand même bonne sur Air China. J’ai aussi booké une place de luxe, ben pour la classe économique j’parle. Personne en avant de moi (c’est les toilettes) pis sur le bord de l’allée donc plein d’espace pour les jambes. Un peu plus pis c’était le fun, j’te le dis. Sinon pas grand-chose à signaler… je lis en masse, essaie de dormir pis checke CCTV (acronyme de Crazy Communist Television). Ouin, c’est long onze heures et demi dans un avion…

Dernière étape, un petit transfert dans un petit avion pour un petit vol vers la petite Yāntái. À la douane, le gars regarde longuement mon visa mais est étonnamment sympathique (oui, étonnamment; “surprenamment”, c’est pas un mot, OK?). La femme qui fait les annonces dans le haut-parleur du vol 1593 parle très mal anglais: à chaque fois, je comprends juste “Thank you for comprehension” à la fin. Thank you for what comprehension, madame?! À l’aéroport il y a Eva, une étudiante russe fraîchement arrivée qui vient me chercher; la conductrice chinoise nous laisse aux résidences sur le campus ouest de l’Institute of Business and Technology. Wallace, alias “Le Bienfaiteur” est là. Il me donne ma clé de chambre pis il m’a acheté du thé glacé avec Avril Lavigne dessur. Je vous reparlerai de Wallace. J’étais supposé rester une nuit dans cette résidence, mais j’y suis encore aujourd’hui! Ils n’ont plus d’apparts disponibles directement sur le campus, donc Wallace essaie de persuader son boss de m’en faire partager un avec Martin, un Allemand. À suivre. Mais en attendant j’ai la chambre à moi tout seul, fait que je suis pas pressé…