Les Cantines De Campus

Transportons-nous maintenant dans les cuisines chinoises, là où le goût règne toujours mais l’hygiène moins souvent. C’est connu, les Chinois mangent à peu près n’importe quoi. On dit à la blague qu’ils se nourrissent de tout ce qui a quatre pattes, sauf les tables et les chaises… et puis savais-tu, cher lecteur chère lectrice, que Yāntái et ses environs font partie du berceau de l’une des huit cuisines traditionnelles du pays, appelée lü cài? Laissons la description scrupuleuse de cette tradition culinaire pour plus tard et parlons d’abord de celle, moins glorieuse, qui m’est plus familière: celle des cantines de campus.

Ayant passé la majorité de la dernière année sans cuisine, j’ai presque toujours été contraint à manger de la bouffe préparée par quelqu’un d’autre. Une situation pas nécessairement idéale mais qui n’est pas dépourvue d’avantages. Pas d’épicerie à faire, pas de préparation de nourriture, pas de vaisselle, donc plus de temps libre. Sans possibilité de cuisiner ou presque, les choix se résumaient à cuisiner chez quelqu’un, se faire préparer du manger par une âme charitable, aller au resto, à l’épicerie ou à la cantine. J’ai souvent favorisé cette dernière option parce que cheap, rapide et la nourriture y étant de qualité relativement satisfaisante.

Le fonctionnement est pas mal simple. Les kiosques de bouffe prennent le cash mais les étudiants paient le plus souvent à l’aide de cartes prépayées qu’on peut renflouer dans un local sur le campus est. Ce n’est toutefois qu’après deux ou trois mois de séjour qu’une de mes voisines russes m’a fait réaliser que j’y avais aussi accès. Je m’empressai donc de requérir ma carte en plastique auprès de nul autre que Wallace.

À l’Institute of Business and Technology, on retrouve deux cantines principales, une sur chaque campus. Elles se trouvent au rez-de-chaussée de bâtiments sur deux étages (ouest) ou avec une annexe dans un bâtiment adjacent (est). La disposition intérieure consiste en une grande salle rectangulaire avec des kiosques différents sur le pourtour. Les cuisines se trouvent dans des petites pièces derrière les comptoirs. Au milieu, on retrouve évidemment des tables entre lesquelles on circule tant bien que mal de 11h30 à 12h30 et de 16h à 17h. Nous sommes en Chine, donc la propreté n’y règne pas nécessairement. Les planchers, tables et ustensiles sont nettoyés avec un minimum d’effort. Les déchets et la nourriture laissée sur les tables ou tombée par terre n’est pas rare lors des périodes de grand achalandage. Un midi, j’ai fait remarquer à une collègue que nos plats de boeuf et patates ne goûtaient pas comme à l’habitude. Les cuisiniers avaient dû laver leurs woks ce jour-là, m’avait-elle répondu à la blague…

Qu’est-ce qu’on y mange? Variétés de pains, dumplings, nouilles, ragoûts, soupes, salades, plats pré-cuisinés… le tout est généralement préparé le jour même et souvent cuit ou “assemblé” immédiatement après la commande. Service rapide et qualité inclus, sauf exceptions. La digestion harmonieuse de la nourriture ingérée n’est toutefois pas garantie, foi de votre humble serviteur. Les prix sont très modestes, surtout du point de vue d’un étranger provenant d’un pays développé. C’est justement le but de la patente: l’université étant publique, le gouvernement fournit de la nourriture abordable et d’assez bonne qualité aux étudiants. Qui, faut-il le spécifier, n’ont que rarement un emploi et qui passent la majorité de leur temps sur le campus. Ça fait que même si tu vis avec un salaire d’enseignant étranger du bas de l’échelle, tu peux manger à ta faim à la cantine pour cinq piastres par jour. Bienvenue dans le « socialisme de marché ».

Sans faire le tour de tout ce qu’on peut y manger, voici quelques plats qui ont retenu mon attention et séduit mes papilles gustatives.

Débutons avec ce qui est probablement le plat traditionnel par excellence en Chine: les fameux jiǎozi, mieux connus sous leur appellation cantonaise de dumplings. Ce plat simple et savoureux existe en Chine et ailleurs sous plusieurs variantes et dénominations selon les endroits et les façons de le préparer. La tradition locale consiste à farcir des “poignées” de pâte avec de la viande et/ou des légumes hachés puis de les faire bouillir. Caloriques, bourratifs et délicieux, les jiǎozi sont parfaits comme lunch ou comme accompagnement dans un repas du soir. À la cantine, ceux farcis au boeuf sont imbattables lorsque trempés dans du vinaigre de riz noir. Les Chinois aiment généralement y ajouter un peu de piment fort pour un goût plus relevé.

Parlant de vinaigre de riz, voilà une autre découverte culinaire qui s’est révélée aux yeux de l’auteur de ces lignes. En passant, c’est bien le vinaigre qui est noir, pas le riz, hein. On parle évidemment d’un goût légèrement aigre et acide mais aussi étonnamment doux et complexe qui rehausse foutument bien une variété de plats locaux. Le vinaigre en question est excellent pour tremper tes dumplings mais aussi comme marinade à viande, dans une soupe, etc. On dit d’ailleurs que le Shāndōng est renommé pour son vinaigre, ce qui est d’autant plus satisfaisant que ledit condiment est largement disponible et habituellement gratuit au restaurant ou à la cantine du coin.

Un délice semblable au jiǎozī est le bāozi, un pain de riz fourré. Ces derniers sont plus gros que leurs cousins en plus d’être cuits à la vapeur. À la cantine, on en retrouve surtout au porc, au boeuf et aux légumes mais il en existe aussi aux oeufs, fruits de mer, algues ou autres selon le même principe que pour les dumplings. Lorsque bien cuisinés, les bāozi rendent une collation gagnante et un petit-déjeûner mémorable. La version plain est aussi populaire en accompagnement d’un plat comme substitut au riz. À Yāntái, il n’est pas rare de voir des étudiants dîner les baguettes dans la main droite et le miànbáo dans la gauche, une habitude typique du Shāndōng paraît-il.

On ne peut pas parler de bouffe chinoise sans parler d’un autre mets chéri des locaux. Les nouilles (miàntiáo) se cuisinent également de multiples et délicieuses façons selon les coutumes régionales. La tradition veut notamment que le ou la jubilaire en mange un bol à son anniversaire, la longueur des pâtes symbolisant le souhait d’une vie tout aussi durable. On en retrouve deux principales à la cantine: celles faites de riz et celles au blé. Ici, on mange surtout les premières dans des ragoûts ou des soupes, mais avec quelques concombres hachés en juliennes dans une sauce au sésame et au piment fort, c’est dur à battre.

Celles au blé font partie de plusieurs recettes de soupes mais elles ont aussi droit à un kiosque à part. Une fois la généreuse portion de nouilles servie, on choisit parmi les bouillons de viande, légumes, les sauces au sésame, oeufs et tomates et autres mélanges non-identifiés. Personnellement, la pitoyable digestion d’un bol de nouilles pourtant savoureux et satisfaisant refroidit souvent mon ardeur à en commander.

Parlons un peu de légumes. Ils sont souvent cuits dans l’huile ou tout simplement ajoutés à un ragoût, un bol de soupe ou de nouilles ou cuits sur le grill. Les dòu se démarquent particulièrement dans mon coeur. Ce sont des pommes de terres hachées en fines juliennes qu’on a fait revenir dans l’huile, souvent avec de l’ail et du piment fort. Un pur délice comme plat d’accompagnement à n’importe quelle heure de la journée. Il y a aussi le succulent choux, dont la variante locale légèrement sucrée est très prisée dans la région ainsi que dans ma yeule.

Si t’as pas envie de viande, pas de panique. Les Chinois aiment bien la chair animale mais leur diète est généralement variée et les options sont nombreuses à la cantine. Le combo oeufs et tomates est toujours un bon choix. Les oeufs sont brouillés et le tout est revenu légèrement dans l’huile. C’est un classique, simple et goûteux, encore meilleur et soutenant sur un lit de riz blanc collant.

Si t’as non seulement pas envie de viande mais que t’es végétarien ou même végétalien, t’es pas mal pris non plus. Tofu, ça te dit quelque chose? Le mot français est dérivé du mandarin dòufu. En gros, le tofu est obtenu par le caillage de lait de soya. Cette pâte blanche et molle se retrouve sous plusieurs formes, couleurs et arômes dans l’Empire du Milieu. Le tofu peut s’avérer étonnamment savoureux, varié dans ses déclinaisons et bien apprêté. À la cafétéria, j’avoue avoir un penchant pour celui aromatisé au poisson. Dans une salade sautée bù là (pas piquante), c’est du solide.

Tous ces délices ne doivent pas nous faire oublier l’accompagnement chinois par excellence: le riz blanc collant. Pourquoi collant? Pour manger avec les baguettes, Watson. Il est toujours bourratif et satisfaisant, surtout à 1 kuài (moins de 20 cents) la portion! Pour les vrais fans du grain, rien de mieux qu’une portion de riz frite dans un peu d’huile avec un oeuf, des oignons, du choux et du simili-jambon de cantine. Disponible au populaire kiosque du deuxième étage de la cafétéria ouest pour environ deux dollars le bol.

La cantine regorge d’autres options pas chères pour la population du campus. Stands de breuvages, de fruits, de journaux… les choix sont variés, généralement goûteux, pas chers. Sauf que sans cuisine personnelle il est mieux de varier les sources d’approvisionnement, surtout avec toute l’huile utilisée et la propreté minimale des installations. Il va sans dire que quand tu mets finalement la main sur ta propre piaule, ton rapport à la bouffe change et tu passes maintenant plus de temps à la faire qu’à aller la chercher.

C’est ce qui conclut cette chronique plus ou moins exhaustive, cher lecteur chère lectrice. À la prochaine pour d’autres aventures et découvertes culinaires!

Advertisements

Back To The Commencement

La première semaine suivant mon arrivée, le jeudi 12 septembre 2013 au soir, j’ai pas travaillé même si la majorité de mes collègues enseignaient depuis déjà presque trois semaines. C’est que les freshmen étaient occupés.

Newsflash: la République populaire de Chine est une dictature. Officiellement, une “dictature démocratique” opérée par le peuple lui-même. Dans les faits, le Parti Communiste est bien sûr le seul et unique maître à bord. D’ailleurs, quand on s’attarde un peu à l’histoire chinoise on réalise que le parti de  Jìnpíng n’est finalement qu’une autre dynastie, remise au goût du jour. La Cité Interdite ne l’est plus mais l’Empereur et ses mandarins sévissent toujours, sous une forme moderne.

D’après toi, qu’est-ce que n’importe quel pouvoir autoritaire fait pour s’assurer de l’obéissance de sa population? Sans être expert, on peut se risquer sans trop se tromper avec de l’endoctrinement, du divertissement et la répression des éléments subversifs. C’est pas nouveau: du premier État sumérien en passant par l’Empire romain jusqu’à la Corée du nord de nos jours. Et pour s’assurer que la sauce prenne rapidement, on commence tôt. Les petits Chinois apprennent donc dès la petite école à respecter aveuglément l’autorité. Ils peuvent bien ne pas me poser de questions en classe!

Évidemment, c’est moins pire que c’était. Máo est mort et la Révolution Culturelle est chose du passé. On ne brûle plus de livres “contre-révolutionnaires” et on ne renvoie plus systématiquement les protestataires en campagne profonde. La Chine est devenu le plus grand pays capitaliste au monde. Taiwan se sacre bien de ce que Pékin pense, Hong Kong se bat farouchement pour des miettes de démocratie et les manifestations populaires ne sont plus rares. Sauf que la liberté, les droits humains, c’est pas pour demain. Peine de mort, procès fantoches, répression armée, censure systématique et propagande sont aussi banals ici que de manger avec des baguettes. La démocratie est une invention occidentale, après tout.

Mais revenons à nos… moutons. Commencer tôt. Les élèves de première année au secondaire et à l’université ne débutent pas en même temps que les autres. Ils doivent d’abord se soumettre à trois semaines de “formation militaire”… entre guillemets parce que le service militaire n’est plus obligatoire et que l’armée chinoise est déjà bien garnie, merci. Et puis apprendre à marcher et à scander des cris en cadence en vêtements camouflage cheapos, ça fait pas des soldats forts, forts. Sans maltraiter ou faire souffrir les étudiants, on s’assure de les éprouver physiquement, de les discipliner et de les bourrer de patriotisme. On est loin des méthodes d’endoctrinement maoïstes, mais ça forme quand même des générations de gens qui s’obstinent pas fort.

À l’Institut où j’enseigne, les cours de première année commencent donc au début de la dernière semaine de septembre. La formation militaire terminée, les freshmen n’en sont pas quittes pour une session peinarde. Six jours de cours par semaine avec une solide dose de travail et d’étude. Vivre dans des dortoirs non mixtes à huit personnes dont les portes sont barrées quotidiennement après 22h30. Accès aux douches, toilettes et cafétérias dans des bâtiments adjacents. Et devine à qui on assigne les corvées de nettoyage du campus jusqu’en juin?

Je les comprends de ne pas toujours se présenter à mes cours et de vouloir dormir, des fois. Je ferais fort probablement la même chose, surtout pour un cours que tu peux rattraper en un “examen” d’anglais la session d’après. Je confie parfois à certains élèves que pour nous, les années universitaires sont souvent les plus belles de notre vie. À ma grande surprise, ils me répondent souvent: “Mais pour nous aussi!” Le pire c’est que c’est vrai: pour eux, c’est quatre ans de relative liberté après un secondaire surchargé et avant la job, le mariage, le ou les bébés et la belle-famille.

Bref, à mon arrivée ça me déplaisait quand même pas trop de pouvoir m’installer tranquillement. Apprivoiser ma résidence, le quartier, trouver des restos avec des images pour pointer ce que je voulais manger, faire connaissance avec les collègues, pis toute.

Trois jours après mon arrivée, Wallace me conviait à la China Construction Bank pour m’ouvrir un compte. Dans le taxi je rencontre Austin, un collègue américain vétéran de plusieurs années ici. En apprenant mon arrivée toute fraîche, il prend son air de gars d’expérience pour me prodiguer ce conseil: “Tsé Charles, en Chine il faut que tu saches d’abord une chose. Peu importe ce qui va t’arriver ici, rappelle-toi toujours de ces trois lettres: T-I-C. This is China!” énonce-t-il, le sourire aux lèvres et l’air satisfait de l’enseignant qui vient de démontrer son principe.

Tonton Mario m’avait déjà dit quelque chose de semblable. Dans sa maison d’enfance à Saint-Lazare-station, la veille de mon départ, il m’avait expliqué: “Tsé Charles, prépare-toi à une expérience que t’auras jamais vécue avant. La Chine c’est bien, mais c’est pas pour tout le monde. Tu la changeras pas à toi tout seul. Chaque fois que quelque chose va t’énerver ou te frustrer là-bas, prend une bonne respiration. Après ça, t’as le choix d’accepter ou non ce qui se passe. Si tu y arrives pas, c’est peut-être un signe que tu dois retourner chez toi”.

Aujourd’hui, tel un jeune Marco Polo ayant appris auprès des caravaniers de la Route de la Soie, je retourne en Chine avec une année d’expérience dans les bagages. Une année d’adaptation, de hauts et de bas, de bons et de moins bons coups. Avec tout ce que je sais maintenant, celle qui s’en vient ne pourra qu’être meilleure que la précédente.

Tribulations Indochinoises (1ère Partie)

Avant de commencer, précisons pourquoi il est question d’Indochine si nous avons visité le Vietnam et le Cambodge. “May I have a definition?”, demandes-tu en rajustant tes lunettes comme dans les concours d’épellation.

Voilà: le terme Indochine réfère aujourd’hui à une entité biogéographique située, attention… entre l’Inde à l’ouest et la Chine au nord-est. Les territoires inclus au sein de cette péninsule du sud-est asiatique sont la Birmanie, la Thaïlande, la Malaisie péninsulaire, Singapour, le Cambodge, le Laos et le Vietnam. Le terme et sa signification initiale proviennent du statut colonial de la région qui a prévalu grosso modo du milieu du 19e siècle au milieu du 20e. Selon les années et les endroits spécifiques, la région a alors passé sous contrôle britannique, japonais et surtout français. Les territoires vietnamiens, cambodgiens et laotiens furent d’ailleurs communément désignés comme « Indochine française » à partir de 1862 jusqu’au départ de la métropole en 1954.

Ce voyage-là est né dès que j’ai su à quel moment prenait fin la session de cours à Gōngshāng Xuéyuàn. Au début j’avais en tête d’aller en Thaïlande, surtout que Tonton m’avait mentionné son intention d’y retontir durant l’hiver. Seul, à dos de chameau, avec un groupe de l’âge d’or tibétain; peu m’importait. Puis début novembre je reçois des nouvelles bienvenues en provenance directe de Verdun Beach. C’est Guillaume qui confirme son intention déjà annoncée de s’amener en Asie en janvier-février. Un mois plus tard, c’est mon paternel qui m’annonce envisager sérieusement un petit séjour asiatique durant l’hiver… un trio, nous serons.

Guillaume ayant déjà visité le pays des Thaï et Tonton n’y projetant finalement de s’y rendre qu’en mars, c’est alors qu’a commencé le processus officiel de sélection d’une destination potentielle (on se croirait à Cannes). Étant donné que les choix sont nombreux et alléchants, en bon membre du jury j’en viens à établir trois critères d’excellence:

1-    Faut qu’il fasse chaud.

On a tous envie d’un peu de chaleur en cet hiver et je n’ai définitivement pas envie de rester cinq autres semaines à Yāntái, humide et encore plus tranquille que d’habitude.

2-    Faut pas que ça soit en Chine.

Déjà blasé du pays des pandas? Nenon. On ira seulement pas se pitcher sur les plages du sud en même temps que huit trizillions de Chinois fous braques en congé d’hiver. Sānyà et l’île de Hǎinán ça sera pour une autre fois, les boys.

3-    Faut que ça soit proche.

Question de minimiser le transport et de maximiser la durée du séjour. Pour moi, je parle. Pour les deux autres, quelle différence? Cette idée de partir de si loin, aussi…

Au cours du reste de l’automne qui se met à passer trop lentement, on s’entend tous les trois pour le sud du Vietnam. Arrivée et départ de Ho Chi Minh Ville avec une escapade au Cambodge en bonus. Guillaume et moi y serons quasiment un mois tandis que ça sera une quinzaine de jours pour mon père. Puis les dernières semaines passent et une fois les billets d’avion achetés et la paperasse des visas réglée, nous voilà aussi prêts que Jean Charest ne l’a jamais été pour un trip mémorable. Les deux mains sur le volant, pis toute.

Bureaucratie Et Dédales Administratifs

Avant de se lancer corps et âme dans les premiers Carnets de Voyage, on commence la nouvelle session chinoise avec la suite de « Life of the Enseignant Étranger ». J’ai déjà évoqué le sujet et j’en ai parlé en privé à certains. Travailler ici à Yāntái (et en Chine en général, à en croire plusieurs), c’est des fois se sentir un peu comme dans les Douze Travaux d’Astérix. J’exagère, mais pas tant que ça.

Comme je te l’ai déjà mentionné, la session dernière je suis arrivé un peu comme un cheveu sur la soupe à l’Institute of Business and Technology de Yāntái. J’ai mis les pieds en terres chinoises le 12 septembre de l’an 2013 après le crisse, onze jours avant le début de la session des élèves de première année. Sans expérience préalable, diplôme en éducation, certification de quelque sorte et en ayant le français comme langue maternelle. Je venais de rater de peu une rencontre “d’orientation” entre enseignants et cadres dont le but était de nous “préparer” à la nouvelle session. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai donc dû me débrouiller à peu près seul si ce n’est de la précieuse aide que j’ai reçue de quelques collègues. Avec l’arrivée de la nouvelle session cet hiver, un semblant de support semble souffler sur le China-Canada Department de Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn, amené par le vent en provenance de la mer et qui fera peut-être en sorte que je serai moins perdu ce printemps.

 J’ai donc appris plein de choses en ce début de session… des choses que j’aurais dû savoir dès septembre! La veille du début des cours, je reçois mon horaire (une procédure courante ici) et j’apprends six mois en retard de la bouche d’Eileen l’existence de textbooks pour nous aider à planifier nos cours (une procédure courante ici). Évidemment, je les prends tous; si seulement j’en avais connu l’existence il y a six mois… deux semaines plus tard, la même demoiselle nous convoque Kyle, Chris, Adonia et moi pour un meeting du département Chine-Canada. Je vous avais parlé de Rachel, eh bien c’est en fait Eileen la secrétaire du département. Je trouvais ça bizarre aussi, parce que je faisais toujours affaire avec elle et à peine avec l’autre. C’est dommage, parce que Raquelita est pas mal plus jolie…

Mais bref, ce n’est que début mars qu’on rencontre les responsables du département. Réunion mardi le 11 à 15h40: on rencontre Eileen dans son bureau au 1405 de Yìfū lóu et elle nous emmène au cinquième étage pour y rencontrer le directeur de China-Canada. “Il n’a pas pu vous rencontrer avant, il était très occupé”, de glisser notre sympathique et désorganisée secrétaire. On serre la main du Big Boss puis, se rendant compte qu’Adonia et moi avons un cours à 16h, nous donne immédiatement congé! Meeting fructueux avec le directeur: check. On retourne donc au quatrième étage où on rencontre à la place Lily, la directrice adjointe. “Je suis désolée de ne pas vous avoir rencontrés cet automne, j’étais très occupée”, de glisser la sympathique et désorganisée directrice adjointe. Après dix minutes de “réunion”, je me rends à mon cours de 16h en roulant les yeux et avec en mains une feuille de règlements en vigueur depuis six mois dont j’ignorais l’existence. En passant, je ne sais toujours pas pourquoi le département s’appelle China-Canada; je suis le seul Canadien à y enseigner. Une histoire de stages au pays de la feuille d’érable, m’a-t-on vaguement dit.

J’ai également fait une découverte majeure récemment: les cours que nous donnons, nous dévoués enseignants étrangers, ne semblent pas compter dans la moyenne de nos élèves chinois. C’est du moins ce que j’ai pu constater sur l’horaire d’une collègue qui travaille dans un autre département que le mien; le chiffre “0” était inscrit dans la colonnecredits”. C’est bien ce que plusieurs d’entre nous soupçonnions… mais est-ce vraiment le cas? À voir mes freshmen se comporter en classe et voir leur assiduité fondre comme neige au soleil à mesure que la session avance, je me dis que oui. Mais à voir la réaction de stupeur et/ou de panique de certains lorsqu’ils apprennent qu’ils ont coulé la dernière session, j’ai des doutes. Voici des extraits de conversations que j’ai eues avec certains des élèves concernés:

– Tom: “J’ai coulé, teacher?”

– Moi: “Oui, tu as dormi sur ton bureau toute la session dernière et tu as rendu des travaux de marde, dont certains étaient en retard.”

– Tom: Visage étonné, puis résigné.

– Lucy: “Charles, peux-tu changer ma note s’il-te-plaît?”

– Moi: “Pourquoi je ferais ça?”

– “Parce que je veux passer.”

– “Lucy, si tout le monde me demandait 100%, est-ce que je devrais leur donner?”

– Lucy: Sourire gêné… “Mais je veux passer!”

– “T’avais juste à te forcer quand c’était le temps. Je peux rien faire d’autre pour toi, bébé.”

Si les cours d’anglais donnés par les enseignants étrangers ne sont pas crédités dans mon département (ce qui reste à confirmer), c’est dommage en ‘ta. Les autorités ne pourraient pas octroyer UN misérable petit crédit à nos cours, juste pour dire que nos élèves aient à les réussir pour le mériter, ce crédit? Me semble qu’ils s’en taperaient un peu moins si c’était le cas! Et puis ça m’éviterait peut-être le drama de ce début de session et les élèves sous le choc qui viennent me demander les raisons de leurs notes inférieures à 60%. Ça, c’est les mêmes qui manquaient des cours à qui mieux-mieux, ne m’écoutaient pas répéter cent fois les mêmes consignes et qui ne posaient pas de questions malgré mon insistance. Et deux-trois mois plus tard, tu vas venir me dire que je mets en péril ton avenir, et que je ne sais pas comment faire mon travail? Kiss my ass.

Faisons la part des choses, pour voir. Nous foreign teachers n’avons pas nécessairement de diplôme en éducation (la seule exigence est un baccalauréat en whatever) ou même de certification TEFL (Teaching English as a Foreign Language). Et nous ne sommes de surcroît même pas tous des locuteurs natifs de la langue du capitaine Jack Sparrow (n’est-ce pas, M. le Blogueur?) Certains d’entre nous sont certifiés, mais la grande majorité non; quand t’as un diplôme en éducation ou une certification, t’enseignes pas à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn! Tu vas te ramasser plus d’heures, des vrais élèves pis un beau tas d’argent à l’université d’à côté. Ou tu vas à Qīngdǎo ou à Dàlián, tiens. Ou tu fais comme Anne-Lyse: tu crisses l’école là et tu travailles à ton compte, dans le privé. Mais malgré tout ça, il me semble toujours très peu compréhensible que nos cours ne comptent pas, même s’ils sont conçus à la base comme des “bonus” pour les élèves. Ah! mais j’oubliais, ils ont déjà des “vrais” cours d’anglais qui “comptent” avec leurs professeurs chinois… et c’est justement en bonne partie pourquoi ils sont si mauvais dans la langue de Peter Pan!

Mais comme l’a déjà dit un sage mandarin de la dynastie des Míng: “Nul n’est prophète en son pays… surtout en Chine, tsé.”

La Saint-Lazare Connection

Il y avait dans les années 70 un célèbre trio d’attaquants des Sabres de Buffalo qui s’amusait à terroriser les défensives partout à travers la Ligue Nationale de Hockey. Trois coéquipiers de La Belle Province ont ainsi rempli les filets adverses dans la langue de Molière pendant sept saisons consécutives. Gilbert Perreault, Richard Martin et René Robert ont à juste titre marqué l’histoire du hockey nord-américain en tant que membres de la célèbre “French Connection”. C’est quoi le rapport? Eh bien Yantai a elle aussi sa propre French Connection! C’est juste que celle-ci n’a aucun rapport avec le hockey et qu’elle n’est composée que de deux personnes au lieu de trois. OK, elle est peut-être un petit peu moins hot, aussi.

À mon arrivée à la mi-septembre, la deuxième question qui m’était la plus posée après l’incontournable “What’s your name?” était bien sûr: “Where are you from?” À cela je répondais par un mensonge éhonté: “I’m from Montreal”. Loin de moi l’idée de renier mes nobles origines cédroises; c’est juste plus pratique de dire Montréal. Et déjà quand j’allais au Cégep à Sainte-Geneviève près de Pierrefonds, les petits-bourgeois francophones du West Island ne savaient pas trop où se trouvait Les Cèdres… alors dans une ville côtière du Shāndōng, oublie ça. En entendant ma réponse mensongère, mon interlocuteur rajoutait parfois: “Oh, have you met Anne-Lyse?”

Qui? Non. “Ouh ize datte?”, répondais-je dans mon anglais irréprochable d’enseignant étranger fraîchement débarqué. Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard que je rencontre finalement la demoiselle en question. En discutant avec Wallace dans le bâtiment administratif un beau jour, il me la présente alors qu’elle sort d’un local adjacent. Elle nous aborde en anglais pour se joindre à la conversation; Wally en profite alors pour vanter sa maîtrise du dialecte local du mandarin, quasi-parfaite si l’on en croit Mr. Nice Guy. Quand ce dernier prend congé pour retourner à sa job de malade, on switch rapidement au français, ce qui provoque immédiatement une sensation que tout expatrié apprécie profondément au contact de sa langue maternelle dans un pays étranger. Anne-Lyse se présente et prend rapidement le contrôle de la conversation, comme elle sait si bien le faire. Ma première impression? Cette fille respire l’énergie et la détermination. Large sourire, ton et posture assurés. Physiquement, on remarque son nez prononcé et sa silhouette très fine. Sans blague, elle doit faire 100 livres mouillée et avec des roches dans ses poches! Sur le moment elle me semble bien sympathique malgré que je n’aie pas le temps de placer beaucoup de mots. Puis elle prend mon numéro de téléphone avant de repartir en coup de vent dans son cours qui recommence. Mandarin avancé, horaire surchargé: pas l’temps de niaiser.

À peu près un mois plus tard, un vendredi d’octobre en avant-midi, Anne-Lyse et moi nous rendons chez Tony, un petit gars à qui elle donne des leçons d’anglais cinq jours par semaine. Elle veut slacker un peu, car trop débordée; je me joins donc à elle pour la séance du jour et si le petit m’aime la face je vais la remplacer deux jours par semaine. En marchant dans la rue qui descend vers la mer, on jase. Elle est bien fine et tout, mais ça fait un mois que je l’ai rencontrée et je ne la connais toujours pas vraiment. Ma première question: “Qu’est-ce qui t’as amené ici?” Elle est fascinée par la Chine depuis un bout et elle était déjà venue en voyage avec l’école. Elle a à peine vingt ans, est ici depuis un an et a un chum chinois qui s’appelle Frank. Durant la conversation, elle mentionne qu’elle a fait son Cégep en anglais. “Y’a pas trente-six mille Cégeps anglophones au Québec, j’le connais peut-être”, lui fais-je remarquer, intrigué. Effectivement: elle a étudié au John Abbott College, à Sainte-Anne-de-Bellevue! “Tu sais c’est où?”, interroge-t-elle en voyant ma réaction. “Ben oui! Je viens de ce coin-là. Connais-tu Les Cèdres?”, je lui demande. “Ben certain, je viens de Saint-Lazare!”

Je suis un gars des Cèdres, une petite ville peu connue du Québec, qui est venu à Yantai, une petite ville peu connue du Shāndōng. Et je rencontre ici une fille que j’ai jamais vu avant et qui vient de la ville voisine à la mienne. C’est quoi les chances que ça arrive, sérieusement? Mettons que ça a solidement fait ma journée.

Alors c’est ça, la French Connection de Yāntái: une fille sympathique de Saint-Lazare qui travaille trop, et un gars sympathique de Les Cèdres qui aime pas trop travailler… mais pour être tout à fait honnête, la Connection n’existe pas vraiment. En fait, je ne vois presque jamais Anne-Lyse. Elle m’a bien invité à souper mais entre son horaire de fou, son Chinois et son bébé Golden Retriever, ça s’est jamais fait. Elle m’appelle quand même en priorité quand elle a des offres de tutorat qu’elle ne peut pas prendre, parce “qu’entre Québécois, on s’aide”. La pauvre est débordée, et elle a de la misère à dire non. Elle l’avoue elle-même: elle travaille trop, une vraie workaholic. Et elle est tellement en demande qu’on l’accoste même dans la rue et au supermarché pour des cours privés d’anglais!

Pour plusieurs raisons mais surtout par paresse, j’ai décliné chacune de ses offres, sauf une. La prochaine fois, tu sauras comment la « Saint-Lazare Connection » s’est mise au service de Little Tony et de la bourgeoisie yantaiaise.

O Big Brother, Where Art Thou?

T’es tanné de « Life of the Enseignant Étranger »? Tu te dis: “Décroche, Paquin, change de disque!” Mouin, OK. Cet épisode sera le dernier de la première minisérie qui aura gardé rivé à l’écran une couple de lecteurs avides de connaître mes péripéties relativement peu excitantes… avant de revenir en force un de ces quatre. J’ai d’autres sujets et brouillons en banque qui ne demandent qu’à se retrouver sur les internets. Je prépare ainsi des articles qui parleront d’une fille de Saint-Lazare, d’un petit gars de 5 ans pas mal smatte, d’une famille de la petite-bourgeoisie yantaiaise et d’autres péripéties qui seront vécues à l’extérieur de la Chine dans quelques semaines. Rien de moins, et juste pour toi. Pour le cinquième épisode de ma Life, j’ai choisi un titre qui rend hommage au célèbre film des frères Coen. Imagine qu’un jeune George Clooney en chest te susurre les mots à l’oreille, et le charme opérera…

Comme tu l’as peut-être déjà deviné, mon employeur, l’Institute of Business and Technology de Yāntái, n’a rien d’un établissement prestigieux où “l’élite de ce monde contribuera à façonner de façon exceptionnelle et durable la face du monde au XXIe siècle”, comme s’en gargariserait n’importe quel rectum réputé en veston-cravate. Les mauvaises langues disent même que les étudiants n’ont pas un grand avenir et qu’ils ne sont ici que parce qu’ils ont échoué les examens d’entrée des meilleures universités chinoises… ce qui est probablement (et malheureusement) au moins en partie vrai. Mais ça fait ben mon affaire. Cette situation a plusieurs avantages: aucune pression de la direction donc pas de rectum qui te pousse dans le derrière (jeux de mots scabreux: level up), possibilité d’être proche de ses étudiants sans avoir à endurer des petits frais chiés qui conduisent la Jaguar de maman et puis liberté quasi-totale dans l’élaboration des plans de cours. L’absence de programme officiel peut être insécurisante au départ, mais motivante par la suite. Il y a bien Dr Tricia, PhD. en anthropologie qui a été payée pour en écrire un, mais peu d’enseignants semblent l’utiliser ou même en connaître l’existence. Ainsi Jonathan leur enseigne la logique, Melissa leur fait monter leur simili-agence de voyages, Danielle leur fait faire des sketchs… et moi, je leur montre quoi? Patience, jeune Padawan. Plus tard, tu sauras.

Malgré l’incompréhension et le désintérêt de beaucoup d’entre eux, il y en a quand même quelques-uns qui sont motivés et avec qui je peux développer une bonne complicité. Ça me rappelle un cours de speaking de la mi-novembre, lors duquel je les interviewais pour les préparer à leur évaluation de mi-session. Pendant que je m’exécutais avec l’un ou l’une d’entre eux à tour de rôle, les autres jouaient à un genre de vérité ou conséquence soft version chinoise. En autant qu’ils le fissent en anglais, j’étais cool avec ça. C’est donc pourquoi durant ce cours Hughes m’a interrompu pour me déclarer son amour et Stark a pris Sherry dans ses bras devant les exclamations du groupe et les flashs des cellulaires. Tu vois comme on fait pas mal ce qu’on veut dans les classes? Après tout, personne ne nous surveille… en tout cas, c’est ce que je pensais.

Pendant le party d’anniversaire de notre amie chinoise Joyci et entre deux brandy and coke, je déconnais sur la Chine et Big Brother quand Bri a renchéri en mentionnant les caméras installées dans les classes. “Les quoi?”, interrogeai-je béatement. J’avais même pas remarqué. Effectivement, il y a bien une caméra installée dans chacune des classes de Yìfū lóu, A.K.A. le teaching building. Remarque, je sais pas si elles fonctionnent encore vraiment; même à l’apogée du Maoïsme post-Seconde Guerre Mondiale elles devaient déjà faire défaut tellement elles ont l’air désuètes. Au moins, elles sont pointées vers les élèves, pas vers le prof…

Sans vouloir être trop Big Brother-paranoïaque, j’ai remarqué d’autres petites choses qui témoignent possiblement de certains relents psychologiques émanant de nombreuses années de dictature, de suspicion et de délation ambiante. En voilà deux exemples. Uno: après un ou deux légers retards ici et là (la cloche sonne deux minutes trop tôt selon mon cellulaire, OK?!), je reçus peu après un message texte d’avertissement de Rachel, ma Monitrice-Fantôme-Préférée. Les caméras (si elles fonctionnent) sont pointées vers les étudiants et il n’y a qu’eux et moi dans les classes; on sait donc qui a mis Raquelita au parfum. Dos: un certain mardi d’octobre, alors que je me rendais tranquillement à mon cours programmé à quatorze heures, une élève m’envoya un message texte à précisément treize heures quarante-six minutes: “Charles, you are late”, qu’elle m’écrit alors. “Class starts at 2, dear” répondis-je immédiatement à cette culottée demoiselle. Morale de ces anecdotes sans punch et en apparence banales? Big Brother n’a pas vraiment besoin de mettre des caméras fonctionnelles dans les classes quand il est déjà dans la tête de tout le monde…

Les Brebis Égarées Et L’École Buissonnière

Je suis pas mal inspiré depuis un mois et demi mais je n’ai paradoxalement pas beaucoup publié depuis ce temps-là. Pour que tu me pardonnes mon inconstance et pour te récompenser de ta fidélité, je t’offre cette semaine un petit cadeau de Noël, cher lecteur chère lectrice: un programme double de Chinoiseries! On débute ça avec le quatrième épisode de « Life of the Enseignant Étranger ».

Dans la première partie de cette minisérie qui passera probablement (pas) à l’histoire, je parlais des débuts glorieux, des sourires et de la joie de vivre dans la Vallée de la Paix et de l’Amitié. Depuis ce temps, les semaines ont passé et l’effet de nouveauté s’est doucement dissipé. Je suis tranquillement passé du cool new Canadian guy des premières semaines à leur enseignant de Business English, et ils deviennent inévitablement mes élèves qui me tapent parfois sur les nerfs. Je veux dire, ceux qui sont encore là… disons que plusieurs brebis se sont égarées en chemin.

Malheureusement, il semble qu’un nombre non négligeable de freshmen ne considère pas mes cours d’anglais comme étant importants. Mystérieux meetings en plein cours, des élèves qui se présentent en classe sans papier ni crayon et d’autres qui “oublient” chez eux le travail fait le cours précédent… sans compter que dans certaines de mes classes, je n’ai désormais pas plus que trois ou quatre bridés à torturer dans la langue de Simple Plan. Sur mon horaire, c’est écrit que j’ai entre 19 et 31 élèves dans mes groupes. Les deux premières semaines, oui. Mais depuis deux mois, c’est clairement plus de la moitié de ces jeunes chenapans qui s’amusent à faire l’école buissonnière au lieu d’asseoir leurs petits derrières communistes là où ils devraient être. Ils pourraient au moins faire semblant, se croiser les bras pendant une heure et demi ou même me dormir dans la face. Je pourrais au moins les enquiquiner un petit peu ou les réveiller en sursaut, je sais pas… mais non. Est-ce parce que je suis un enseignant à ce point mauvais et ennuyant? Mes cours sont-ils si globalement indignes d’intérêt? C’est pas impossible. Mais j’en doute, tsé.

D’un côté, il faut que je le reconnaisse: j’ai jamais fait ça de ma vie. Je ne suis donc certainement pas (encore) un pro. Après tout je n’ai aucune formation, une expérience quasi-inexistante dans le domaine et aucun support institutionnel. L’anglais n’est même pas ma langue maternelle. Le plus proche que j’ai jamais été d’enseigner l’anglais à des freshmen chinois dans une petite université semi-crédible sur le bord de la mer Bó Hǎi, c’est donner des cours de tennis à des petits anglos de Rigaud pas loin de la rivière des Outaouais. Je suis en phase d’apprentissage; mes plans de cours et mes explications sont loin d’être sans failles et je perds parfois patience quand personne ne me comprend ou ne m’écoute. Et en plus ILS NE POSENT (presque) JAMAIS DE QUESTIONS. J’en reviendrai jamais, de ça.

Si on regarde ça de l’autre côté de la médaille en chocolat, je me rends compte que je ne suis pas le seul à qui ça arrive (surtout avec les freshmen). En parlant à mes collègues, je constate que l’appréciation des cours d’anglais à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn frôle parfois le “phoque datte”. Personnellement, je m’en bats les noix que personne ne vienne à mes cours. Bon OK, pas tant que ça; ça serait quand même pas pire que les élèves manifestent un peu plus d’intérêt et interagissent davantage en classe. Mais quand même, la moitié de mes élèves peut bien jouer au docteur ou planter des aiguilles dans des poupées vaudou à mon effigie au lieu de se présenter, je peux vivre avec ça. C’est plus dommage pour eux que pour moi, dans le fond. Moi je suis payé quand même, alors qu’eux ratent probablement une méchante belle opportunité. Pensons-y trente secondes: réalisent-ils qu’en 2013, dans la deuxième économie mondiale, un pays un peu tout croche mais encore en croissance malgré la morosité économique internationale et qui tient les States par les couilles via sa dette astronomique, maîtriser le mandarin ET l’anglais en ayant à peine 20 ans est un atout MAJEUR? Peut-être pas… et tout ça parce qu’on fait de la grammaire une fois aux trois-quatre semaines? Come on, guys.