Pour Une Dernière Fois

“Bù dào Chángchéng fēi hǎohàn.”

“Celui qui n’a pas été sur la Grande Muraille n’est pas un vrai homme.”

– Máo Zédōng, viril fondateur de la République Populaire de Chine.

Kūnmíng, la veille du vol de retour vers Běijīng, fin août 2015. Arrivés avant l’aube par le train de nuit, Lara et moi attendons dans la cuisine d’une auberge que notre chambre se libère. Ce matin-là, un petit encadré bleu au bas d’une page d’un guide de voyage attire mon attention. L’envie d’une dernière escapade sur la Grande Muraille vient de naître en moi.

Au retour de la fin de semaine de Noël, je ne suis toujours pas sorti des limites de la capitale en quatre mois. Mardi le 29 décembre, la direction décide de m’informer à la dernière minute de la fin précipitée des cours de « Foreign English«  pour que les élèves consacrent ce temps à leur habituel bourrage de petit crâne intensif précédant les examens finaux. Je termine donc le semestre non pas le 15 janvier, comme prévu, mais le… lendemain après-midi! Mon billet de retour étant déjà acheté, j’aurai donc 18 jours pour “faire un homme de moi-même” une dernière fois.

J’aurai finalement visité la Grande Muraille à trois reprises. La première fois, c’était en février 2014, de retour de cinq semaines passées sous le soleil d’Indochine. En escale chez tonton Mario à la fin des vacances, je me suis rendu en bus puis en minivan à la zone touristique de Mùtiányù (“admirable vallée fertile” en mandarin). L’été dernier, Lara et moi sommes retournés au même endroit le temps d’admirer cette section restaurée de la muraille moins fréquentée que celle de Bādálǐng. Cette fois, j’avais l’intention d’emprunter une portion non restaurée et apparemment spectaculaire pour terminer mon escapade à Mùtiányù encore une fois, question de boucler la boucle en beauté.

Mais je procrastine, tergiverse et remets à plus tard mon expédition sur les remparts, comme si j’avais peur de m’en ennuyer, comme pour garder le meilleur pour la fin. Ce n’est donc que la veille de mon départ que je me lève finalement aux aurores pour mettre une dernière fois le cap vers le nord de Pékin. Premier et dernier déjeuner à la cafétéria de l’école où le directeur Zhào me recommande d’être bien prudent puis environ une heure de bus et métro jusqu’à la gare centrale de Dōngzhímén. À partir de là, il suffit de prendre le bus 916 ou 936 (express de préférence) et débarquer au rond-point de Huáiróu pour la prochaine étape. Huáiróu est une petite ville située à une trentaine de kilomètres au nord de Pékin, près des sections restaurées de la muraille les plus populaires qu’on peut rejoindre en transport en commun ou avec un chauffeur privé. Le bus représente de loin l’option la plus abordable mais aussi la plus lente, surtout en-dehors de la saison touristique. C’est pourquoi, en cette belle matinée de mi-janvier, je sors de l’autobus vers 10h en quête d’un taxi ou d’une minivan pour me conduire à Xīzhàzi, village situé au pied de la section qui m’intéresse. Je n’ai pas à chercher bien loin; étant le seul touriste en vue, je suis bientôt assailli par une demi-douzaine de chauffeurs qui flairent la bonne affaire. La négociation commence.

La première fois, j’avais déboursé 150 RMB (rénmínbì; aussi yuán, ou kuài en langage populaire; environ 30 dollars canadiens) pour l’aller-retour Huáiróu-Mùtiányù. L’été dernier, Lara et moi avions réussi à négocier un prix semblable qu’on avait pu splitter à deux. Cette fois, ma marge de manoeuvre était plus mince puisque j’étais fin seul de mon espèce dans les environs et que j’allais dans une zone peu achalandée. L’homme qui s’est apparemment auto-proclamé mon chauffeur commence par me demander rien de moins que 300 kuài pour m’emmener à Xīzhàzi, ce qui est nettement exagéré. Utilisant mes meilleures techniques de négociation chinoises, je sors mon mandarin des grands jours, plus de simagrées qu’il n’en faut et fait même mine de m’en aller, l’air exaspéré. Mon interlocuteur ne bronche pas, ou pas assez à mon goût. Finalement, pour me prouver le bien-fondé de sa tentative d’extorsion, M. Chauffeur me sort un dépliant promotionnel écrit dans un anglais médiocre façon Bǎidù Translate. Dans le texte, entre deux erreurs de grammaire, il est écrit que le prix normal d’un lift pour Xīzhàzi est de… 200 yuán. J’en informe monsieur qui sourit et se rend à l’évidence, l’air un peu embarrassé. L’instant d’après, on est en voiture.

En route, on passe devant le lac Yànqī, son terrain de golf haut de gamme et le chic site où eut lieu le sommet de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) en 2014. Alors que nous nous enfonçons dans la campagne montagneuse, je réalise que j’ai déjà vu l’homme qui conduit à côté de moi. Usant de mon mandarin du niveau d’un enfant de trois ans, je réussis à faire comprendre au chauffeur qu’il est le même qui m’a conduit à Mùtiányù la première fois, il y a deux ans. D’abord surpris, il me gratifie finalement d’un grand sourire et me déclare son amitié intemporelle, chose courante en Chine. Je soupçonne malgré tout qu’il soit davantage ami avec les billets portant la face du grand Máo dans mon portefeuille, chose courante en Chine. Après une quarantaine de minutes passées à zigzaguer dans les cols et hameaux de montagne, nous voilà arrivés à Xīzhàzi. La randonnée peut commencer.

M. Chauffeur me dépose à une petite guérite où je dois payer les frais d’entrée de 30 yuán (environ 6$), ce qui est quelque peu cocasse puisque cette partie de la Grande Muraille est théoriquement fermée au public, comme nous le rappellent de grands panneaux le long du chemin qui monte en pente douce vers les crêtes fortifiées. Ayant soigneusement noté mon itinéraire et emmené le nécessaire en vêtements, eau et nourriture, je débute ma randonnée de bonne humeur, satisfait de ma préparation et de n’avoir qu’à profiter de ma journée. Mais comme cela arrive souvent en Chine, mon plan allait bientôt foutre le camp. Après seulement une dizaine de minutes de marche, j’arrive soudain à un embranchement dont je ne soupçonnais pas l’existence. Après une longue hésitation, je choisis de prendre à gauche…

Le sentier étroit monte en pente abrupte à flanc de colline avant de continuer à serpenter dans les vallons pour s’enfoncer plus loin, dans la forêt qui devient de plus en plus dense. Jiànkòu et ses fortifications abandonnées ne peuvent pas être bien loin, j’en avais aperçu le début avant de bifurquer… Même si des plaques de neige subsistent en chemin, la montée me donne chaud. Le sentier est difficile à suivre, se perdant parfois dans la neige et les feuilles mortes. Les dernières traces de pas ont gelé, elles semblent dater d’un petit moment déjà. Au sommet de la colline, j’ai de plus en plus de mal à suivre le sentier. Je m’enfonce dans les ronces, glisse dans la neige et la terre, me salit, déchire peu à peu les côtés de mes vieux souliers de tennis. Le sentier, ou ce que je crois l’être, bascule dans une petite vallée couverte d’arbres. Il est passé midi… où suis-je?

Trop orgueilleux pour rebrousser chemin, je redouble d’ardeur et me dit que tout ira bien. Mais le doute s’installe peu à peu. Je devrais déjà être sur la crête à marcher et grimper sur le mur, à être balayé par le vent, à prendre des photos du magnifique panorama. Une autre heure passe, il n’en est toujours rien. Je me suis définitivement trompé de chemin, et il est trop tard pour revenir en arrière. Le soleil sera couché dans moins de quatre heures et je ne sais pas où mène la semblant de piste que j’emprunte. La journée est belle, la température confortable, la forêt tranquille, la marche revigorante. Je ne suis pas malheureux, loin de là; mais je m’inquiète. J’espère seulement me diriger dans la bonne direction, ou à tout le moins regagner la civilisation avant le coucher du soleil. Peut-être ne pourrai-je pas retourner à ma chambre ce soir… j’espère seulement ne pas passer la nuit dehors.

Un peu avant quinze heures, j’arrive à un point où le paysage change devant moi. Après avoir franchi le fond rocheux de la vallée, les arbres se font subitement plus rares et espacés pour laisser la place à un verger. Au loin, je revois enfin la muraille sur une crête montagneuse, ce qui ravive mon espoir et mes jambes endolories. J’aperçois bientôt un vieil homme non loin de moi, sur une terrasse surélevée du verger. Je lui demande mon chemin mais je peine à comprendre son accent; je le fais répéter plusieurs fois mais ne suis toujours pas convaincu par ses réponses vagues et nonchalantes. Un peu plus loin, une maison se dévoile dans la jolie et paisible vallée. Enfin, un village!… mais la maison n’a pour voisine qu’une fermette peuplée de poules et autres animaux de basse-cour. Je cogne à la porte et une jeune adolescente vient ouvrir, l’air surpris et légèrement apeuré. Maman la rejoint aussitôt et me confirme, à mon grand soulagement, que je me dirige bel et bien en direction de Mùtiányù. Je quitte la maisonnée le coeur plus léger, en continuant ma route vers la muraille qui se rapproche lentement mais sûrement.

Je débouche finalement sur un vrai village, ou plutôt une petite ville. Liánhuāchí est une zone de villégiature entourée de collines et de petites montagnes couronnées de pans de la muraille (dont une section éponyme) qui n’ont pas été restaurés, ce qui ajoute une touche de pittoresque bienvenue à une ville autrement affligée d’une drabe architecture moderne à la chinoise. Après avoir redemandé compulsivement mon chemin à un passant, me voici finalement au pied du mur, après plus de quatre heures de marche. Mieux vaut tard que jamais, comme qu’y disent.

Je débute l’ascension, partagé entre la déception de n’avoir pas parcouru la section de Jiànkòu et le bonheur de revoir Mùtiányù une dernière fois. La pente est abrupte et glissante mais je suis porté par une nouvelle énergie et la hâte d’enfin manger et me reposer. Parvenu sur la crête, je peux enfin admirer la vue panoramique. C’est magnifique; peu importe la saison, marcher sur la Grande Muraille est une expérience unique, à la fois stimulante et apaisante pour les sens. Après avoir croisé un groupe de touristes chinois, je continue de marcher en direction de la section restaurée et de prendre des photos jusqu’à ce que la faim l’emporte. Je choisis de m’arrêter au sommet d’un petit bastion en ruines et me restaure là pendant une bonne heure.

J’étais presque au même endroit en février 2014, mais pas dans le même état d’esprit. Sortir des limites touristiques et marcher sur le mur en ruines m’avait alors fasciné et presque troublé. Le temps me manquant pour pousser l’exploration plus loin, je m’étais assis à un endroit haut perché pour regarder au loin, partagé entre le désir de poursuivre indéfiniment mon voyage et terminer ce que j’avais commencé à Yāntái. Presque deux ans plus tard, mes pensées se perdent encore en regardant vers Liánhuāchí et au-delà, partagé entre la mélancolie de terminer cette aventure et la joie d’en débuter une nouvelle. À l’image de mon excursion d’aujourd’hui, l’expérience a été marquée par des imprévus, des hauts et des bas, mais elle aura valu la chandelle. Du haut de la Grande Muraille, je dis adieu à la Chine et à mon séjour ici, mais surtout à la prochaine fois.