Pour Une Dernière Fois

“Bù dào Chángchéng fēi hǎohàn.”

“Celui qui n’a pas été sur la Grande Muraille n’est pas un vrai homme.”

– Máo Zédōng, viril fondateur de la République Populaire de Chine.

Kūnmíng, la veille du vol de retour vers Běijīng, fin août 2015. Arrivés avant l’aube par le train de nuit, Lara et moi attendons dans la cuisine d’une auberge que notre chambre se libère. Ce matin-là, un petit encadré bleu au bas d’une page d’un guide de voyage attire mon attention. L’envie d’une dernière escapade sur la Grande Muraille vient de naître en moi.

Au retour de la fin de semaine de Noël, je ne suis toujours pas sorti des limites de la capitale en quatre mois. Mardi le 29 décembre, la direction décide de m’informer à la dernière minute de la fin précipitée des cours de « Foreign English«  pour que les élèves consacrent ce temps à leur habituel bourrage de petit crâne intensif précédant les examens finaux. Je termine donc le semestre non pas le 15 janvier, comme prévu, mais le… lendemain après-midi! Mon billet de retour étant déjà acheté, j’aurai donc 18 jours pour “faire un homme de moi-même” une dernière fois.

J’aurai finalement visité la Grande Muraille à trois reprises. La première fois, c’était en février 2014, de retour de cinq semaines passées sous le soleil d’Indochine. En escale chez tonton Mario à la fin des vacances, je me suis rendu en bus puis en minivan à la zone touristique de Mùtiányù (“admirable vallée fertile” en mandarin). L’été dernier, Lara et moi sommes retournés au même endroit le temps d’admirer cette section restaurée de la muraille moins fréquentée que celle de Bādálǐng. Cette fois, j’avais l’intention d’emprunter une portion non restaurée et apparemment spectaculaire pour terminer mon escapade à Mùtiányù encore une fois, question de boucler la boucle en beauté.

Mais je procrastine, tergiverse et remets à plus tard mon expédition sur les remparts, comme si j’avais peur de m’en ennuyer, comme pour garder le meilleur pour la fin. Ce n’est donc que la veille de mon départ que je me lève finalement aux aurores pour mettre une dernière fois le cap vers le nord de Pékin. Premier et dernier déjeuner à la cafétéria de l’école où le directeur Zhào me recommande d’être bien prudent puis environ une heure de bus et métro jusqu’à la gare centrale de Dōngzhímén. À partir de là, il suffit de prendre le bus 916 ou 936 (express de préférence) et débarquer au rond-point de Huáiróu pour la prochaine étape. Huáiróu est une petite ville située à une trentaine de kilomètres au nord de Pékin, près des sections restaurées de la muraille les plus populaires qu’on peut rejoindre en transport en commun ou avec un chauffeur privé. Le bus représente de loin l’option la plus abordable mais aussi la plus lente, surtout en-dehors de la saison touristique. C’est pourquoi, en cette belle matinée de mi-janvier, je sors de l’autobus vers 10h en quête d’un taxi ou d’une minivan pour me conduire à Xīzhàzi, village situé au pied de la section qui m’intéresse. Je n’ai pas à chercher bien loin; étant le seul touriste en vue, je suis bientôt assailli par une demi-douzaine de chauffeurs qui flairent la bonne affaire. La négociation commence.

La première fois, j’avais déboursé 150 RMB (rénmínbì; aussi yuán, ou kuài en langage populaire; environ 30 dollars canadiens) pour l’aller-retour Huáiróu-Mùtiányù. L’été dernier, Lara et moi avions réussi à négocier un prix semblable qu’on avait pu splitter à deux. Cette fois, ma marge de manoeuvre était plus mince puisque j’étais fin seul de mon espèce dans les environs et que j’allais dans une zone peu achalandée. L’homme qui s’est apparemment auto-proclamé mon chauffeur commence par me demander rien de moins que 300 kuài pour m’emmener à Xīzhàzi, ce qui est nettement exagéré. Utilisant mes meilleures techniques de négociation chinoises, je sors mon mandarin des grands jours, plus de simagrées qu’il n’en faut et fait même mine de m’en aller, l’air exaspéré. Mon interlocuteur ne bronche pas, ou pas assez à mon goût. Finalement, pour me prouver le bien-fondé de sa tentative d’extorsion, M. Chauffeur me sort un dépliant promotionnel écrit dans un anglais médiocre façon Bǎidù Translate. Dans le texte, entre deux erreurs de grammaire, il est écrit que le prix normal d’un lift pour Xīzhàzi est de… 200 yuán. J’en informe monsieur qui sourit et se rend à l’évidence, l’air un peu embarrassé. L’instant d’après, on est en voiture.

En route, on passe devant le lac Yànqī, son terrain de golf haut de gamme et le chic site où eut lieu le sommet de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) en 2014. Alors que nous nous enfonçons dans la campagne montagneuse, je réalise que j’ai déjà vu l’homme qui conduit à côté de moi. Usant de mon mandarin du niveau d’un enfant de trois ans, je réussis à faire comprendre au chauffeur qu’il est le même qui m’a conduit à Mùtiányù la première fois, il y a deux ans. D’abord surpris, il me gratifie finalement d’un grand sourire et me déclare son amitié intemporelle, chose courante en Chine. Je soupçonne malgré tout qu’il soit davantage ami avec les billets portant la face du grand Máo dans mon portefeuille, chose courante en Chine. Après une quarantaine de minutes passées à zigzaguer dans les cols et hameaux de montagne, nous voilà arrivés à Xīzhàzi. La randonnée peut commencer.

M. Chauffeur me dépose à une petite guérite où je dois payer les frais d’entrée de 30 yuán (environ 6$), ce qui est quelque peu cocasse puisque cette partie de la Grande Muraille est théoriquement fermée au public, comme nous le rappellent de grands panneaux le long du chemin qui monte en pente douce vers les crêtes fortifiées. Ayant soigneusement noté mon itinéraire et emmené le nécessaire en vêtements, eau et nourriture, je débute ma randonnée de bonne humeur, satisfait de ma préparation et de n’avoir qu’à profiter de ma journée. Mais comme cela arrive souvent en Chine, mon plan allait bientôt foutre le camp. Après seulement une dizaine de minutes de marche, j’arrive soudain à un embranchement dont je ne soupçonnais pas l’existence. Après une longue hésitation, je choisis de prendre à gauche…

Le sentier étroit monte en pente abrupte à flanc de colline avant de continuer à serpenter dans les vallons pour s’enfoncer plus loin, dans la forêt qui devient de plus en plus dense. Jiànkòu et ses fortifications abandonnées ne peuvent pas être bien loin, j’en avais aperçu le début avant de bifurquer… Même si des plaques de neige subsistent en chemin, la montée me donne chaud. Le sentier est difficile à suivre, se perdant parfois dans la neige et les feuilles mortes. Les dernières traces de pas ont gelé, elles semblent dater d’un petit moment déjà. Au sommet de la colline, j’ai de plus en plus de mal à suivre le sentier. Je m’enfonce dans les ronces, glisse dans la neige et la terre, me salit, déchire peu à peu les côtés de mes vieux souliers de tennis. Le sentier, ou ce que je crois l’être, bascule dans une petite vallée couverte d’arbres. Il est passé midi… où suis-je?

Trop orgueilleux pour rebrousser chemin, je redouble d’ardeur et me dit que tout ira bien. Mais le doute s’installe peu à peu. Je devrais déjà être sur la crête à marcher et grimper sur le mur, à être balayé par le vent, à prendre des photos du magnifique panorama. Une autre heure passe, il n’en est toujours rien. Je me suis définitivement trompé de chemin, et il est trop tard pour revenir en arrière. Le soleil sera couché dans moins de quatre heures et je ne sais pas où mène la semblant de piste que j’emprunte. La journée est belle, la température confortable, la forêt tranquille, la marche revigorante. Je ne suis pas malheureux, loin de là; mais je m’inquiète. J’espère seulement me diriger dans la bonne direction, ou à tout le moins regagner la civilisation avant le coucher du soleil. Peut-être ne pourrai-je pas retourner à ma chambre ce soir… j’espère seulement ne pas passer la nuit dehors.

Un peu avant quinze heures, j’arrive à un point où le paysage change devant moi. Après avoir franchi le fond rocheux de la vallée, les arbres se font subitement plus rares et espacés pour laisser la place à un verger. Au loin, je revois enfin la muraille sur une crête montagneuse, ce qui ravive mon espoir et mes jambes endolories. J’aperçois bientôt un vieil homme non loin de moi, sur une terrasse surélevée du verger. Je lui demande mon chemin mais je peine à comprendre son accent; je le fais répéter plusieurs fois mais ne suis toujours pas convaincu par ses réponses vagues et nonchalantes. Un peu plus loin, une maison se dévoile dans la jolie et paisible vallée. Enfin, un village!… mais la maison n’a pour voisine qu’une fermette peuplée de poules et autres animaux de basse-cour. Je cogne à la porte et une jeune adolescente vient ouvrir, l’air surpris et légèrement apeuré. Maman la rejoint aussitôt et me confirme, à mon grand soulagement, que je me dirige bel et bien en direction de Mùtiányù. Je quitte la maisonnée le coeur plus léger, en continuant ma route vers la muraille qui se rapproche lentement mais sûrement.

Je débouche finalement sur un vrai village, ou plutôt une petite ville. Liánhuāchí est une zone de villégiature entourée de collines et de petites montagnes couronnées de pans de la muraille (dont une section éponyme) qui n’ont pas été restaurés, ce qui ajoute une touche de pittoresque bienvenue à une ville autrement affligée d’une drabe architecture moderne à la chinoise. Après avoir redemandé compulsivement mon chemin à un passant, me voici finalement au pied du mur, après plus de quatre heures de marche. Mieux vaut tard que jamais, comme qu’y disent.

Je débute l’ascension, partagé entre la déception de n’avoir pas parcouru la section de Jiànkòu et le bonheur de revoir Mùtiányù une dernière fois. La pente est abrupte et glissante mais je suis porté par une nouvelle énergie et la hâte d’enfin manger et me reposer. Parvenu sur la crête, je peux enfin admirer la vue panoramique. C’est magnifique; peu importe la saison, marcher sur la Grande Muraille est une expérience unique, à la fois stimulante et apaisante pour les sens. Après avoir croisé un groupe de touristes chinois, je continue de marcher en direction de la section restaurée et de prendre des photos jusqu’à ce que la faim l’emporte. Je choisis de m’arrêter au sommet d’un petit bastion en ruines et me restaure là pendant une bonne heure.

J’étais presque au même endroit en février 2014, mais pas dans le même état d’esprit. Sortir des limites touristiques et marcher sur le mur en ruines m’avait alors fasciné et presque troublé. Le temps me manquant pour pousser l’exploration plus loin, je m’étais assis à un endroit haut perché pour regarder au loin, partagé entre le désir de poursuivre indéfiniment mon voyage et terminer ce que j’avais commencé à Yāntái. Presque deux ans plus tard, mes pensées se perdent encore en regardant vers Liánhuāchí et au-delà, partagé entre la mélancolie de terminer cette aventure et la joie d’en débuter une nouvelle. À l’image de mon excursion d’aujourd’hui, l’expérience a été marquée par des imprévus, des hauts et des bas, mais elle aura valu la chandelle. Du haut de la Grande Muraille, je dis adieu à la Chine et à mon séjour ici, mais surtout à la prochaine fois.

Bureaucratie Et Dédales Administratifs

Avant de se lancer corps et âme dans les premiers Carnets de Voyage, on commence la nouvelle session chinoise avec la suite de « Life of the Enseignant Étranger ». J’ai déjà évoqué le sujet et j’en ai parlé en privé à certains. Travailler ici à Yāntái (et en Chine en général, à en croire plusieurs), c’est des fois se sentir un peu comme dans les Douze Travaux d’Astérix. J’exagère, mais pas tant que ça.

Comme je te l’ai déjà mentionné, la session dernière je suis arrivé un peu comme un cheveu sur la soupe à l’Institute of Business and Technology de Yāntái. J’ai mis les pieds en terres chinoises le 12 septembre de l’an 2013 après le crisse, onze jours avant le début de la session des élèves de première année. Sans expérience préalable, diplôme en éducation, certification de quelque sorte et en ayant le français comme langue maternelle. Je venais de rater de peu une rencontre “d’orientation” entre enseignants et cadres dont le but était de nous “préparer” à la nouvelle session. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai donc dû me débrouiller à peu près seul si ce n’est de la précieuse aide que j’ai reçue de quelques collègues. Avec l’arrivée de la nouvelle session cet hiver, un semblant de support semble souffler sur le China-Canada Department de Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn, amené par le vent en provenance de la mer et qui fera peut-être en sorte que je serai moins perdu ce printemps.

 J’ai donc appris plein de choses en ce début de session… des choses que j’aurais dû savoir dès septembre! La veille du début des cours, je reçois mon horaire (une procédure courante ici) et j’apprends six mois en retard de la bouche d’Eileen l’existence de textbooks pour nous aider à planifier nos cours (une procédure courante ici). Évidemment, je les prends tous; si seulement j’en avais connu l’existence il y a six mois… deux semaines plus tard, la même demoiselle nous convoque Kyle, Chris, Adonia et moi pour un meeting du département Chine-Canada. Je vous avais parlé de Rachel, eh bien c’est en fait Eileen la secrétaire du département. Je trouvais ça bizarre aussi, parce que je faisais toujours affaire avec elle et à peine avec l’autre. C’est dommage, parce que Raquelita est pas mal plus jolie…

Mais bref, ce n’est que début mars qu’on rencontre les responsables du département. Réunion mardi le 11 à 15h40: on rencontre Eileen dans son bureau au 1405 de Yìfū lóu et elle nous emmène au cinquième étage pour y rencontrer le directeur de China-Canada. “Il n’a pas pu vous rencontrer avant, il était très occupé”, de glisser notre sympathique et désorganisée secrétaire. On serre la main du Big Boss puis, se rendant compte qu’Adonia et moi avons un cours à 16h, nous donne immédiatement congé! Meeting fructueux avec le directeur: check. On retourne donc au quatrième étage où on rencontre à la place Lily, la directrice adjointe. “Je suis désolée de ne pas vous avoir rencontrés cet automne, j’étais très occupée”, de glisser la sympathique et désorganisée directrice adjointe. Après dix minutes de “réunion”, je me rends à mon cours de 16h en roulant les yeux et avec en mains une feuille de règlements en vigueur depuis six mois dont j’ignorais l’existence. En passant, je ne sais toujours pas pourquoi le département s’appelle China-Canada; je suis le seul Canadien à y enseigner. Une histoire de stages au pays de la feuille d’érable, m’a-t-on vaguement dit.

J’ai également fait une découverte majeure récemment: les cours que nous donnons, nous dévoués enseignants étrangers, ne semblent pas compter dans la moyenne de nos élèves chinois. C’est du moins ce que j’ai pu constater sur l’horaire d’une collègue qui travaille dans un autre département que le mien; le chiffre “0” était inscrit dans la colonnecredits”. C’est bien ce que plusieurs d’entre nous soupçonnions… mais est-ce vraiment le cas? À voir mes freshmen se comporter en classe et voir leur assiduité fondre comme neige au soleil à mesure que la session avance, je me dis que oui. Mais à voir la réaction de stupeur et/ou de panique de certains lorsqu’ils apprennent qu’ils ont coulé la dernière session, j’ai des doutes. Voici des extraits de conversations que j’ai eues avec certains des élèves concernés:

– Tom: “J’ai coulé, teacher?”

– Moi: “Oui, tu as dormi sur ton bureau toute la session dernière et tu as rendu des travaux de marde, dont certains étaient en retard.”

– Tom: Visage étonné, puis résigné.

– Lucy: “Charles, peux-tu changer ma note s’il-te-plaît?”

– Moi: “Pourquoi je ferais ça?”

– “Parce que je veux passer.”

– “Lucy, si tout le monde me demandait 100%, est-ce que je devrais leur donner?”

– Lucy: Sourire gêné… “Mais je veux passer!”

– “T’avais juste à te forcer quand c’était le temps. Je peux rien faire d’autre pour toi, bébé.”

Si les cours d’anglais donnés par les enseignants étrangers ne sont pas crédités dans mon département (ce qui reste à confirmer), c’est dommage en ‘ta. Les autorités ne pourraient pas octroyer UN misérable petit crédit à nos cours, juste pour dire que nos élèves aient à les réussir pour le mériter, ce crédit? Me semble qu’ils s’en taperaient un peu moins si c’était le cas! Et puis ça m’éviterait peut-être le drama de ce début de session et les élèves sous le choc qui viennent me demander les raisons de leurs notes inférieures à 60%. Ça, c’est les mêmes qui manquaient des cours à qui mieux-mieux, ne m’écoutaient pas répéter cent fois les mêmes consignes et qui ne posaient pas de questions malgré mon insistance. Et deux-trois mois plus tard, tu vas venir me dire que je mets en péril ton avenir, et que je ne sais pas comment faire mon travail? Kiss my ass.

Faisons la part des choses, pour voir. Nous foreign teachers n’avons pas nécessairement de diplôme en éducation (la seule exigence est un baccalauréat en whatever) ou même de certification TEFL (Teaching English as a Foreign Language). Et nous ne sommes de surcroît même pas tous des locuteurs natifs de la langue du capitaine Jack Sparrow (n’est-ce pas, M. le Blogueur?) Certains d’entre nous sont certifiés, mais la grande majorité non; quand t’as un diplôme en éducation ou une certification, t’enseignes pas à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn! Tu vas te ramasser plus d’heures, des vrais élèves pis un beau tas d’argent à l’université d’à côté. Ou tu vas à Qīngdǎo ou à Dàlián, tiens. Ou tu fais comme Anne-Lyse: tu crisses l’école là et tu travailles à ton compte, dans le privé. Mais malgré tout ça, il me semble toujours très peu compréhensible que nos cours ne comptent pas, même s’ils sont conçus à la base comme des “bonus” pour les élèves. Ah! mais j’oubliais, ils ont déjà des “vrais” cours d’anglais qui “comptent” avec leurs professeurs chinois… et c’est justement en bonne partie pourquoi ils sont si mauvais dans la langue de Peter Pan!

Mais comme l’a déjà dit un sage mandarin de la dynastie des Míng: “Nul n’est prophète en son pays… surtout en Chine, tsé.”

Travailler Pour La Bourgeoisie Yantaiaise

Pour la première chronique de la nouvelle série (j’aime ça les séries, bon), on fait connaissance avec le monde de Little Tony. Dans la deuxième, je te parle un peu plus du petit gars en question qui accote solidement certains de mes freshmen du haut de ses 6 ans tout frais.

Il faut le dire en partant: Tony est un garçon bien né. Enfant unique (évidemment), parents en moyens qui travaillent beaucoup et qui font pas mal de petits billets avec la face de Máo dessur. Mais l’argent c’est pas tout, parce que comme la sagesse ancestrale chinoise nous le rappelle, “Chaque grain de riz pour nourrir l’héritier en vaut bien mille laissés à l’infâme dragon”*. Version 2014, ça veut dire quelque chose comme: l’argent n’a de valeur que lorsque dépensé sagement. Et justement, au lieu d’enterrer Junior sous les bébelles et futilités de toutes sortes, papa et maman chinois offrent à leur rejeton des cours d’anglais à domicile. Et aussi une nounou à temps plein. Et une cuisinière, bien sûr. Ah et j’oubliais presque les voyages…

La première fois où je me suis rendu à mon nouvel emploi, Ton Ton (de son vrai nom) revenait d’ailleurs d’un séjour dans le “plusse meilleur pays du monde”. “So where did you go in Canada, Tony?”, lui a demandé Anne-Lyse avec un léger accent qui trahit ses origines francophones. Toronto, Banff et Vancouver avec māmā et un couple d’amis installés là-bas qui ont un petit bridé de son âge. Et je vous parle pas de la Thaïlande l’année dernière, de la fin de semaine à Shànghǎi et Nánjīng en janvier et bien d’autres escapades dont je ne suis même pas au courant. Non vraiment, y’a rien de trop beau pour la classe ouvrière.

En ce vendredi avant-midi de fin octobre, je me suis assis sur une petite chaise à la petite table verte de la petite “salle de cours” avec le gamin et sa tutrice. J’ai assisté à la session en participant ici et là pour que Tony apprenne un peu à me connaître et, espérons-le, à m’apprécier. Après une heure et demie, Anne-Lyse lui a demandé: “So Tony, do you like your new teacher?” Réponse positive du petit homme; j’étais engagé!

Vers 11h30, Kitty et la cuisinière insistent pour qu’on reste à dîner. Kitty, c’est la nounou de 26 ans qui suit le petit pas à pas, le garde quand les parents travaillent, lui enseigne des trucs, lui fait faire sa sieste, l’aide à se moucher… tsé, ce qu’une nounou fait d’habitude. Bon messieurs, je vous arrête tout de suite: elle est fraîchement mariée (et franchement, pas mon genre). Passons à un autre appel; la cuisinière, tiens. Pas qu’elle soit plus mon genre, un peu trop vieille à mon goût. J’avais rien à redire de ses jiǎozi (dumplings) par contre, elle les réussissait très bien. Elle a rapidement cédé sa place à une autre, plus frisée, grassouillette et bavarde celle-là. On mange moins de jiǎozi et de riz maintenant, et plus de bāozi (petits pains fourrés et cuits à la vapeur), de patates douces et de soupes/potages/bouillons. Je ne m’en plains pas, je mange bien ici. Et à ma faim! “Nǐ bǎo lè? Are you full?”, qu’on me demande chaque fois que la fin de mon bol approche.

Si je te parle de ça (c’est parce que ça me tente, bon), c’est parce que depuis le premier jour, je reste à dîner après chaque séance. Ça fait deux fois par semaine à l’origine, puis trois depuis la mi-décembre alors qu’Anne-Lyse est partie à la maison pour Noël. Tu me connais, trop poli pour dire non… Anne-Lyse refuse systématiquement, elle, tout comme Benedicte, la jolie ex-tutrice norvégienne. Mais oh, je ne suis pas qu’un sale profiteur! De temps en temps, je reste après le repas pour jouer avec le petit gars. Ça lui fait plaisir et c’est une façon de remercier mes hôtes pour leur hospitalité. Et puis un peu de cache-cache, de LEGO et de chamaillage entre gars ça te renforce des liens tuteur-élève pas qu’à peu près.

Vers la fin du “dîner inaugural”, on va dire, entre l’homme de la maison. Son père, je veux dire; le vrai homme de la maison, celui autour de qui le monde tourne dans cette baraque, c’est Ton Ton. Tout sourire, le père prend connaissance de l’approbation du fils à mon égard et dans son enthousiasme débouche deux bouteilles d’un blanc autrichien pas piqué des vers. Les demoiselles en présence dédaignant l’offre du paternel, c’est avec joie (mais surtout et toujours par politesse) que je l’accompagne dans la dégustation du savoureux élixir dans son entièreté. Repus et légèrement intoxiqué, je quittai plus tard tout ce beau monde pour aller donner mon cours de quatorze heures avec un enthousiasme inhabituel. Mon “entrevue” s’était bien passée!

*Citation tirée de “Opium, Sagesse et Trahisons – Tome VIII”, auteur inconnu. Bibliothèque impériale de Xī’ān, 1829, 3216 pages.

La Saint-Lazare Connection

Il y avait dans les années 70 un célèbre trio d’attaquants des Sabres de Buffalo qui s’amusait à terroriser les défensives partout à travers la Ligue Nationale de Hockey. Trois coéquipiers de La Belle Province ont ainsi rempli les filets adverses dans la langue de Molière pendant sept saisons consécutives. Gilbert Perreault, Richard Martin et René Robert ont à juste titre marqué l’histoire du hockey nord-américain en tant que membres de la célèbre “French Connection”. C’est quoi le rapport? Eh bien Yantai a elle aussi sa propre French Connection! C’est juste que celle-ci n’a aucun rapport avec le hockey et qu’elle n’est composée que de deux personnes au lieu de trois. OK, elle est peut-être un petit peu moins hot, aussi.

À mon arrivée à la mi-septembre, la deuxième question qui m’était la plus posée après l’incontournable “What’s your name?” était bien sûr: “Where are you from?” À cela je répondais par un mensonge éhonté: “I’m from Montreal”. Loin de moi l’idée de renier mes nobles origines cédroises; c’est juste plus pratique de dire Montréal. Et déjà quand j’allais au Cégep à Sainte-Geneviève près de Pierrefonds, les petits-bourgeois francophones du West Island ne savaient pas trop où se trouvait Les Cèdres… alors dans une ville côtière du Shāndōng, oublie ça. En entendant ma réponse mensongère, mon interlocuteur rajoutait parfois: “Oh, have you met Anne-Lyse?”

Qui? Non. “Ouh ize datte?”, répondais-je dans mon anglais irréprochable d’enseignant étranger fraîchement débarqué. Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard que je rencontre finalement la demoiselle en question. En discutant avec Wallace dans le bâtiment administratif un beau jour, il me la présente alors qu’elle sort d’un local adjacent. Elle nous aborde en anglais pour se joindre à la conversation; Wally en profite alors pour vanter sa maîtrise du dialecte local du mandarin, quasi-parfaite si l’on en croit Mr. Nice Guy. Quand ce dernier prend congé pour retourner à sa job de malade, on switch rapidement au français, ce qui provoque immédiatement une sensation que tout expatrié apprécie profondément au contact de sa langue maternelle dans un pays étranger. Anne-Lyse se présente et prend rapidement le contrôle de la conversation, comme elle sait si bien le faire. Ma première impression? Cette fille respire l’énergie et la détermination. Large sourire, ton et posture assurés. Physiquement, on remarque son nez prononcé et sa silhouette très fine. Sans blague, elle doit faire 100 livres mouillée et avec des roches dans ses poches! Sur le moment elle me semble bien sympathique malgré que je n’aie pas le temps de placer beaucoup de mots. Puis elle prend mon numéro de téléphone avant de repartir en coup de vent dans son cours qui recommence. Mandarin avancé, horaire surchargé: pas l’temps de niaiser.

À peu près un mois plus tard, un vendredi d’octobre en avant-midi, Anne-Lyse et moi nous rendons chez Tony, un petit gars à qui elle donne des leçons d’anglais cinq jours par semaine. Elle veut slacker un peu, car trop débordée; je me joins donc à elle pour la séance du jour et si le petit m’aime la face je vais la remplacer deux jours par semaine. En marchant dans la rue qui descend vers la mer, on jase. Elle est bien fine et tout, mais ça fait un mois que je l’ai rencontrée et je ne la connais toujours pas vraiment. Ma première question: “Qu’est-ce qui t’as amené ici?” Elle est fascinée par la Chine depuis un bout et elle était déjà venue en voyage avec l’école. Elle a à peine vingt ans, est ici depuis un an et a un chum chinois qui s’appelle Frank. Durant la conversation, elle mentionne qu’elle a fait son Cégep en anglais. “Y’a pas trente-six mille Cégeps anglophones au Québec, j’le connais peut-être”, lui fais-je remarquer, intrigué. Effectivement: elle a étudié au John Abbott College, à Sainte-Anne-de-Bellevue! “Tu sais c’est où?”, interroge-t-elle en voyant ma réaction. “Ben oui! Je viens de ce coin-là. Connais-tu Les Cèdres?”, je lui demande. “Ben certain, je viens de Saint-Lazare!”

Je suis un gars des Cèdres, une petite ville peu connue du Québec, qui est venu à Yantai, une petite ville peu connue du Shāndōng. Et je rencontre ici une fille que j’ai jamais vu avant et qui vient de la ville voisine à la mienne. C’est quoi les chances que ça arrive, sérieusement? Mettons que ça a solidement fait ma journée.

Alors c’est ça, la French Connection de Yāntái: une fille sympathique de Saint-Lazare qui travaille trop, et un gars sympathique de Les Cèdres qui aime pas trop travailler… mais pour être tout à fait honnête, la Connection n’existe pas vraiment. En fait, je ne vois presque jamais Anne-Lyse. Elle m’a bien invité à souper mais entre son horaire de fou, son Chinois et son bébé Golden Retriever, ça s’est jamais fait. Elle m’appelle quand même en priorité quand elle a des offres de tutorat qu’elle ne peut pas prendre, parce “qu’entre Québécois, on s’aide”. La pauvre est débordée, et elle a de la misère à dire non. Elle l’avoue elle-même: elle travaille trop, une vraie workaholic. Et elle est tellement en demande qu’on l’accoste même dans la rue et au supermarché pour des cours privés d’anglais!

Pour plusieurs raisons mais surtout par paresse, j’ai décliné chacune de ses offres, sauf une. La prochaine fois, tu sauras comment la « Saint-Lazare Connection » s’est mise au service de Little Tony et de la bourgeoisie yantaiaise.

Les Brebis Égarées Et L’École Buissonnière

Je suis pas mal inspiré depuis un mois et demi mais je n’ai paradoxalement pas beaucoup publié depuis ce temps-là. Pour que tu me pardonnes mon inconstance et pour te récompenser de ta fidélité, je t’offre cette semaine un petit cadeau de Noël, cher lecteur chère lectrice: un programme double de Chinoiseries! On débute ça avec le quatrième épisode de « Life of the Enseignant Étranger ».

Dans la première partie de cette minisérie qui passera probablement (pas) à l’histoire, je parlais des débuts glorieux, des sourires et de la joie de vivre dans la Vallée de la Paix et de l’Amitié. Depuis ce temps, les semaines ont passé et l’effet de nouveauté s’est doucement dissipé. Je suis tranquillement passé du cool new Canadian guy des premières semaines à leur enseignant de Business English, et ils deviennent inévitablement mes élèves qui me tapent parfois sur les nerfs. Je veux dire, ceux qui sont encore là… disons que plusieurs brebis se sont égarées en chemin.

Malheureusement, il semble qu’un nombre non négligeable de freshmen ne considère pas mes cours d’anglais comme étant importants. Mystérieux meetings en plein cours, des élèves qui se présentent en classe sans papier ni crayon et d’autres qui “oublient” chez eux le travail fait le cours précédent… sans compter que dans certaines de mes classes, je n’ai désormais pas plus que trois ou quatre bridés à torturer dans la langue de Simple Plan. Sur mon horaire, c’est écrit que j’ai entre 19 et 31 élèves dans mes groupes. Les deux premières semaines, oui. Mais depuis deux mois, c’est clairement plus de la moitié de ces jeunes chenapans qui s’amusent à faire l’école buissonnière au lieu d’asseoir leurs petits derrières communistes là où ils devraient être. Ils pourraient au moins faire semblant, se croiser les bras pendant une heure et demi ou même me dormir dans la face. Je pourrais au moins les enquiquiner un petit peu ou les réveiller en sursaut, je sais pas… mais non. Est-ce parce que je suis un enseignant à ce point mauvais et ennuyant? Mes cours sont-ils si globalement indignes d’intérêt? C’est pas impossible. Mais j’en doute, tsé.

D’un côté, il faut que je le reconnaisse: j’ai jamais fait ça de ma vie. Je ne suis donc certainement pas (encore) un pro. Après tout je n’ai aucune formation, une expérience quasi-inexistante dans le domaine et aucun support institutionnel. L’anglais n’est même pas ma langue maternelle. Le plus proche que j’ai jamais été d’enseigner l’anglais à des freshmen chinois dans une petite université semi-crédible sur le bord de la mer Bó Hǎi, c’est donner des cours de tennis à des petits anglos de Rigaud pas loin de la rivière des Outaouais. Je suis en phase d’apprentissage; mes plans de cours et mes explications sont loin d’être sans failles et je perds parfois patience quand personne ne me comprend ou ne m’écoute. Et en plus ILS NE POSENT (presque) JAMAIS DE QUESTIONS. J’en reviendrai jamais, de ça.

Si on regarde ça de l’autre côté de la médaille en chocolat, je me rends compte que je ne suis pas le seul à qui ça arrive (surtout avec les freshmen). En parlant à mes collègues, je constate que l’appréciation des cours d’anglais à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn frôle parfois le “phoque datte”. Personnellement, je m’en bats les noix que personne ne vienne à mes cours. Bon OK, pas tant que ça; ça serait quand même pas pire que les élèves manifestent un peu plus d’intérêt et interagissent davantage en classe. Mais quand même, la moitié de mes élèves peut bien jouer au docteur ou planter des aiguilles dans des poupées vaudou à mon effigie au lieu de se présenter, je peux vivre avec ça. C’est plus dommage pour eux que pour moi, dans le fond. Moi je suis payé quand même, alors qu’eux ratent probablement une méchante belle opportunité. Pensons-y trente secondes: réalisent-ils qu’en 2013, dans la deuxième économie mondiale, un pays un peu tout croche mais encore en croissance malgré la morosité économique internationale et qui tient les States par les couilles via sa dette astronomique, maîtriser le mandarin ET l’anglais en ayant à peine 20 ans est un atout MAJEUR? Peut-être pas… et tout ça parce qu’on fait de la grammaire une fois aux trois-quatre semaines? Come on, guys.

L’emploi Rêvé De Bruce Lee

Quoi d’autre sur mes élèves, à part qu’ils semblent naïfs et qu’ils ne posent pas beaucoup de questions? Bien des choses, trop de choses! Cette semaine, penchons-nous sur leurs noms anglophones et leur écriture qui sont souvent (involontairement) comiques.

D’abord, c’est important de préciser que j’ai en théorie presque 300 étudiants d’inscrits à mes cours. Je dis en théorie, parce qu’il y en a beaucoup qui ne se présentent pas ou plus en classe. Ça, je vais t’en reparler plus tard. Pour l’instant, dis-toi que je donne 12 cours au China-Canada Department de l’Institute of Business and Technology de Yāntái. Des dénominations en apparence prestigieuses pour une réalité qui l’est un peu moins… sérieusement, on n’est vraiment pas à Cambridge, Oxford, Yale ou Harvard ici. Ce qui est une bonne chose, d’ailleurs. Mais ça aussi, je vais t’en reparler plus tard (teaser mes lecteurs pour installer un suspense insoutenable: level up).

Douze cours, donc. Dix de writing et deux de speaking, d’une heure et demi chacun. Ce qui donne seize heures de cours, sans compter le tutorat en-dehors (ça aussi je t’en reparle, promis). Tous des groupes différents, à l’exception du groupe Writing Monday 3-4, comme je l’appelle, qui suit aussi mon cours de Speaking Tuesday 7-8, comme je l’appelle. Onze groupes différents donc, et ça fait pas mal de noms à se rappeler, nom d’une pipe. Je ne les connais pas encore tous par coeur d’ailleurs, mais ça s’en vient… peut-être. Anyway, comme je l’ai déjà mentionné, les Chinois aiment bien se trouver des noms anglophones. Normalement, un Chinois ou une Chinoise va prendre un nom qu’il aime et qui est bien normal: Wallace, Stephanie, Michael, Laura… mais ce qui est vraiment drôle, c’est que certains se trouvent des noms un peu farfelus, soit parce qu’ils ne se prennent pas trop au sérieux, soit parce qu’ils sont juste niaiseux.

Ainsi, dans mes groupes, plusieurs filles s’appellent Alice, Blair, Carrie, Kitty, Betty, Sunny, Lucy et autres Penny. Mais les plus originales sont définitivement Million, Yummy et Wizard! Chez les gars, j’ai beaucoup de David, Jack, Jim, Tim et bien sûr Tom et Jerry (oui oui, à cause du chat et de la souris…). Les mâles, bien que substantiellement inférieurs en nombre vis-à-vis leurs congénères féminines, sont bien plus originaux et imprévisibles quant à leurs choix de noms. Ainsi, je me surprends encore en classe à prononcer Money, Mars, Leoric, Demacia, Link (comme dans Zelda), Spike Lee (comme le réalisateur), Gatsby (comme dans le livre et film), Baby, Eastmountain (Shāndōng), Ireland La (ouate de phoque??!) et bien sûr… Bruce Lee! J’en oublie une tonne mais vous voyez le portrait? Prendre les présences est toujours assez divertissant ici!

Oh, et la façon qu’ils ont d’écrire… je vous ai déjà dit qu’ils se sont fait inculquer des formules pré-faites qu’ils recrachent à profusion et à volonté. C’est vrai, mais des fois ils arrivent à me surprendre par leur créativité et leur honnêteté. Peut-être est-ce symptomatique de leur génération: on leur a souvent appris à ne pas discuter, à répéter en choeur, à marcher droit et à penser les fesses serrées (jeux de mots: level up). Mais en même temps la Chine continue de s’ouvrir à une vitesse folle, de nouvelles idées s’implantent depuis quelques décennies et ces jeunes adultes ont tout naturellement une envie irrépressible de s’affirmer. Drôle de cocktail auquel on ajoute une maîtrise partielle de l’anglais pour la plupart; ça donne des résultats souvent ennuyants et redondants, mais parfois étonnamment vrais et touchants. À travers mes interactions avec eux et la lecture des textes qu’ils me remettent, je m’imagine parfois les connaître…

Leurs textes les plus révélateurs à date ne sont pas les premiers, dans lesquels je leur demandais de me parler d’eux; je vous l’ai dit, je n’ai alors fait que partir la cassette chinoise. Non, c’est quand je leur ai demandé d’écrire à propos de leur emploi de rêve que j’ai eu des réponses pas mal plus intéressantes. Comme quand Strawberry écrit: “Je voudrais être chanteuse. J’adore chanter, je prends des cours depuis que je suis petite. Mais mon père veut que je me trouve une job stable, donc je me suis inscrite en comptabilité.” Et certains (mais surtout certaines) écrivent plutôt: “Je sais que mon futur emploi sera ennuyant, mais c’est plus réaliste comme ça. Et puis je vais pouvoir faire de l’argent.” D’autres y croient encore: certains gars rêvent de jouer dans la NBA et plusieurs élèves espèrent voyager partout à travers le monde… mais malheureusement, il semble qu’une dream job ne soit bel et bien qu’un rêve inaccessible pour la plupart de mes petits freshmen. C’est ça qui arrive dans les cours de Business English ici; les élèves ont des rêves, mais souvent juste la nuit.

Yes, No, Toaster

Deuxième partie de la nouvelle minisérie qui captive les amateurs de chroniques plus ou moins pertinentes et un tantinet narcissiques partout à travers les internets: Life of the enseignant étranger! Cette semaine, je vous parle un peu de mes élèves et de ma relation avec eux. C’est un sujet très fertile, aussi ai-je l’intention de le labourer jusqu’à ce qu’un autre finisse par pousser par-dessus.

“Charley, est-ce qu’ils parlent bien anglais, tes freshmen bridés?” J’allais justement aborder le sujet, chers lecteurs à l’affût. Laissons-les répondre eux-mêmes: “Sorry teacher, my English is so poor!”, s’excusent-ils souvent… en réalité, certains sont bons et quelques-uns même très bons comparativement aux autres. Une poignée d’entre eux, par contre, ne comprennent strictement FUCKALL quand je m’exprime dans la langue de Mr. Bean. Le reste, soit la majorité, sont plutôt moyens, voire poches. Pour vous donner une meilleure idée de la situation, il faut absolument distinguer leur niveau d’anglais écrit et parlé; c’est quasiment le jour et la nuit.

Leurs habiletés en écriture et en lecture, c’est pas pire. Je dirais qu’elles équivalent en moyenne aux nôtres au début du secondaire. Mettons que les meilleurs sont en secondaire 3 à la Cité-des-Jeunes, et les moins bons sont en 4e année à l’école primaire de Sainte-Marthe (jokes de mon patelin: level up). Leur anglais parlé et leur compréhension orale, well… c’est pas mal moins bon. J’ai peut-être 3 groupes sur 11 avec qui la communication se fait bien. Avec les 4 de niveau disons “intermédiaire”, je dois parler plus len-te-ment et répéter plus souvent. Et puis il y a 4 groupes (dont les 3 du vendredi) où ça peut rapidement devenir pénible. Au début je m’impatientais à force de répéter, à la limite je devenais un peu frustré par moments. Répéter, c’est pas si pire; c’est ma job. Mais répéter, te rendre compte qu’ils n’ont pas compris, puis répéter encore et voir leurs yeux s’agrandir encore plus avec le désarroi qui gagne lentement leurs visages, ça me casse sérieusement les noix. Et encore plus quand tu sais qu’ils préfèrent rester dans le noir que de te demander de l’aide.

Dans la plus pure tradition scolaire chinoise, tout bon élève ne pose JAMAIS de questions (merci, Confucius). Même (surtout) quand il ou elle ne comprend pas! Le professeur est la référence absolue et a TOUJOURS raison (quoique dans mon cas, c’est pas mal vrai…) Sa pensée ne doit donc jamais être remise en question et pour éviter toute incompréhension, on applique la bonne vieille méthode du bourrage de crâne où la discussion et la réflexion sont une perte de temps. J’te dis que ça forme des élèves avec un bel esprit d’initiative, des opinions réfléchies et un sens critique aiguisé (NOT). Pour remédier à la situation et pour pas trop pogner les nerfs, j’essaie de les convaincre du contraire. Je leur dis: “Yo, les jeunes. Je ne suis pas un de vos profs chinois; donc vous POUVEZ me POSER des QUESTIONS. Je suis là pour vous AIDER. D’où je viens, un élève qui pose des questions démontre son intérêt pour la matière et a tendance à s’améliorer plus vite que les autres. (…) DITES QUÈQUECHOSE, BORDEL!” Chaque tentative de ma part se heurte invariablement, sauf en quelques rares occasions, à leur profonde chinoisitude ou à leur anglais déficient. Ou aux deux.

Faut quand même être indulgents avec eux; l’apprentissage de l’anglais ne semble pas aussi efficace que chez nous, mettons. Manque de locuteurs natifs, d’occasions de pratiquer, de motivation et autres chinoiseries? Une chose est sûre, leurs professeurs les forment surtout à la lecture et à l’écriture, et manifestement pas assez à la parlure. On les remplit de phrases et d’expressions prémâchées qu’ils n’hésitent pas à régurgiter avec enthousiasme en toute circonstance. Exemple: comme premier essai écrit, je leur ai demandé de me parler d’eux. Move classique de recrue qui ne réalise pas qu’il vient de partir la cassette. Ça ressemble à… Liu Lin qui m’écrit: “My hometown is beautiful and my mother cooks delicious food. I like Yantai’s sea”. Ou à Zhang Bei qui, original et inventif, ajoute: “My father is strict, my mother is beautiful and she cooks delicious food. I love my family.” Oh et n’oublions pas Ma Junjie, qui tient à se démarquer grâce à sa prose délicieuse: “Hello teacher. I come from Yantai, I think it’s very beautiful and I have a happy family”. Sans blague, j’exagère à peine.

Quand je pose une question à un groupe faible et/ou amorphe et que je n’en obtiens aucune réaction en retour, j’aime combattre mon désespoir naissant en leur suggérant des choix de réponse: “Yes, no, maybe…?” Si une réponse sensée se fait toujours attendre, j’ajoute: “…Toaster?” Les groupes les moins doués sont non seulement pas très jasants, mais en plus ils ne comprennent même pas mon sens de l’humour d’enseignant exaspéré.