Bureaucratie Et Dédales Administratifs

Avant de se lancer corps et âme dans les premiers Carnets de Voyage, on commence la nouvelle session chinoise avec la suite de « Life of the Enseignant Étranger ». J’ai déjà évoqué le sujet et j’en ai parlé en privé à certains. Travailler ici à Yāntái (et en Chine en général, à en croire plusieurs), c’est des fois se sentir un peu comme dans les Douze Travaux d’Astérix. J’exagère, mais pas tant que ça.

Comme je te l’ai déjà mentionné, la session dernière je suis arrivé un peu comme un cheveu sur la soupe à l’Institute of Business and Technology de Yāntái. J’ai mis les pieds en terres chinoises le 12 septembre de l’an 2013 après le crisse, onze jours avant le début de la session des élèves de première année. Sans expérience préalable, diplôme en éducation, certification de quelque sorte et en ayant le français comme langue maternelle. Je venais de rater de peu une rencontre “d’orientation” entre enseignants et cadres dont le but était de nous “préparer” à la nouvelle session. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai donc dû me débrouiller à peu près seul si ce n’est de la précieuse aide que j’ai reçue de quelques collègues. Avec l’arrivée de la nouvelle session cet hiver, un semblant de support semble souffler sur le China-Canada Department de Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn, amené par le vent en provenance de la mer et qui fera peut-être en sorte que je serai moins perdu ce printemps.

 J’ai donc appris plein de choses en ce début de session… des choses que j’aurais dû savoir dès septembre! La veille du début des cours, je reçois mon horaire (une procédure courante ici) et j’apprends six mois en retard de la bouche d’Eileen l’existence de textbooks pour nous aider à planifier nos cours (une procédure courante ici). Évidemment, je les prends tous; si seulement j’en avais connu l’existence il y a six mois… deux semaines plus tard, la même demoiselle nous convoque Kyle, Chris, Adonia et moi pour un meeting du département Chine-Canada. Je vous avais parlé de Rachel, eh bien c’est en fait Eileen la secrétaire du département. Je trouvais ça bizarre aussi, parce que je faisais toujours affaire avec elle et à peine avec l’autre. C’est dommage, parce que Raquelita est pas mal plus jolie…

Mais bref, ce n’est que début mars qu’on rencontre les responsables du département. Réunion mardi le 11 à 15h40: on rencontre Eileen dans son bureau au 1405 de Yìfū lóu et elle nous emmène au cinquième étage pour y rencontrer le directeur de China-Canada. “Il n’a pas pu vous rencontrer avant, il était très occupé”, de glisser notre sympathique et désorganisée secrétaire. On serre la main du Big Boss puis, se rendant compte qu’Adonia et moi avons un cours à 16h, nous donne immédiatement congé! Meeting fructueux avec le directeur: check. On retourne donc au quatrième étage où on rencontre à la place Lily, la directrice adjointe. “Je suis désolée de ne pas vous avoir rencontrés cet automne, j’étais très occupée”, de glisser la sympathique et désorganisée directrice adjointe. Après dix minutes de “réunion”, je me rends à mon cours de 16h en roulant les yeux et avec en mains une feuille de règlements en vigueur depuis six mois dont j’ignorais l’existence. En passant, je ne sais toujours pas pourquoi le département s’appelle China-Canada; je suis le seul Canadien à y enseigner. Une histoire de stages au pays de la feuille d’érable, m’a-t-on vaguement dit.

J’ai également fait une découverte majeure récemment: les cours que nous donnons, nous dévoués enseignants étrangers, ne semblent pas compter dans la moyenne de nos élèves chinois. C’est du moins ce que j’ai pu constater sur l’horaire d’une collègue qui travaille dans un autre département que le mien; le chiffre “0” était inscrit dans la colonnecredits”. C’est bien ce que plusieurs d’entre nous soupçonnions… mais est-ce vraiment le cas? À voir mes freshmen se comporter en classe et voir leur assiduité fondre comme neige au soleil à mesure que la session avance, je me dis que oui. Mais à voir la réaction de stupeur et/ou de panique de certains lorsqu’ils apprennent qu’ils ont coulé la dernière session, j’ai des doutes. Voici des extraits de conversations que j’ai eues avec certains des élèves concernés:

– Tom: “J’ai coulé, teacher?”

– Moi: “Oui, tu as dormi sur ton bureau toute la session dernière et tu as rendu des travaux de marde, dont certains étaient en retard.”

– Tom: Visage étonné, puis résigné.

– Lucy: “Charles, peux-tu changer ma note s’il-te-plaît?”

– Moi: “Pourquoi je ferais ça?”

– “Parce que je veux passer.”

– “Lucy, si tout le monde me demandait 100%, est-ce que je devrais leur donner?”

– Lucy: Sourire gêné… “Mais je veux passer!”

– “T’avais juste à te forcer quand c’était le temps. Je peux rien faire d’autre pour toi, bébé.”

Si les cours d’anglais donnés par les enseignants étrangers ne sont pas crédités dans mon département (ce qui reste à confirmer), c’est dommage en ‘ta. Les autorités ne pourraient pas octroyer UN misérable petit crédit à nos cours, juste pour dire que nos élèves aient à les réussir pour le mériter, ce crédit? Me semble qu’ils s’en taperaient un peu moins si c’était le cas! Et puis ça m’éviterait peut-être le drama de ce début de session et les élèves sous le choc qui viennent me demander les raisons de leurs notes inférieures à 60%. Ça, c’est les mêmes qui manquaient des cours à qui mieux-mieux, ne m’écoutaient pas répéter cent fois les mêmes consignes et qui ne posaient pas de questions malgré mon insistance. Et deux-trois mois plus tard, tu vas venir me dire que je mets en péril ton avenir, et que je ne sais pas comment faire mon travail? Kiss my ass.

Faisons la part des choses, pour voir. Nous foreign teachers n’avons pas nécessairement de diplôme en éducation (la seule exigence est un baccalauréat en whatever) ou même de certification TEFL (Teaching English as a Foreign Language). Et nous ne sommes de surcroît même pas tous des locuteurs natifs de la langue du capitaine Jack Sparrow (n’est-ce pas, M. le Blogueur?) Certains d’entre nous sont certifiés, mais la grande majorité non; quand t’as un diplôme en éducation ou une certification, t’enseignes pas à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn! Tu vas te ramasser plus d’heures, des vrais élèves pis un beau tas d’argent à l’université d’à côté. Ou tu vas à Qīngdǎo ou à Dàlián, tiens. Ou tu fais comme Anne-Lyse: tu crisses l’école là et tu travailles à ton compte, dans le privé. Mais malgré tout ça, il me semble toujours très peu compréhensible que nos cours ne comptent pas, même s’ils sont conçus à la base comme des “bonus” pour les élèves. Ah! mais j’oubliais, ils ont déjà des “vrais” cours d’anglais qui “comptent” avec leurs professeurs chinois… et c’est justement en bonne partie pourquoi ils sont si mauvais dans la langue de Peter Pan!

Mais comme l’a déjà dit un sage mandarin de la dynastie des Míng: “Nul n’est prophète en son pays… surtout en Chine, tsé.”

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O Big Brother, Where Art Thou?

T’es tanné de « Life of the Enseignant Étranger »? Tu te dis: “Décroche, Paquin, change de disque!” Mouin, OK. Cet épisode sera le dernier de la première minisérie qui aura gardé rivé à l’écran une couple de lecteurs avides de connaître mes péripéties relativement peu excitantes… avant de revenir en force un de ces quatre. J’ai d’autres sujets et brouillons en banque qui ne demandent qu’à se retrouver sur les internets. Je prépare ainsi des articles qui parleront d’une fille de Saint-Lazare, d’un petit gars de 5 ans pas mal smatte, d’une famille de la petite-bourgeoisie yantaiaise et d’autres péripéties qui seront vécues à l’extérieur de la Chine dans quelques semaines. Rien de moins, et juste pour toi. Pour le cinquième épisode de ma Life, j’ai choisi un titre qui rend hommage au célèbre film des frères Coen. Imagine qu’un jeune George Clooney en chest te susurre les mots à l’oreille, et le charme opérera…

Comme tu l’as peut-être déjà deviné, mon employeur, l’Institute of Business and Technology de Yāntái, n’a rien d’un établissement prestigieux où “l’élite de ce monde contribuera à façonner de façon exceptionnelle et durable la face du monde au XXIe siècle”, comme s’en gargariserait n’importe quel rectum réputé en veston-cravate. Les mauvaises langues disent même que les étudiants n’ont pas un grand avenir et qu’ils ne sont ici que parce qu’ils ont échoué les examens d’entrée des meilleures universités chinoises… ce qui est probablement (et malheureusement) au moins en partie vrai. Mais ça fait ben mon affaire. Cette situation a plusieurs avantages: aucune pression de la direction donc pas de rectum qui te pousse dans le derrière (jeux de mots scabreux: level up), possibilité d’être proche de ses étudiants sans avoir à endurer des petits frais chiés qui conduisent la Jaguar de maman et puis liberté quasi-totale dans l’élaboration des plans de cours. L’absence de programme officiel peut être insécurisante au départ, mais motivante par la suite. Il y a bien Dr Tricia, PhD. en anthropologie qui a été payée pour en écrire un, mais peu d’enseignants semblent l’utiliser ou même en connaître l’existence. Ainsi Jonathan leur enseigne la logique, Melissa leur fait monter leur simili-agence de voyages, Danielle leur fait faire des sketchs… et moi, je leur montre quoi? Patience, jeune Padawan. Plus tard, tu sauras.

Malgré l’incompréhension et le désintérêt de beaucoup d’entre eux, il y en a quand même quelques-uns qui sont motivés et avec qui je peux développer une bonne complicité. Ça me rappelle un cours de speaking de la mi-novembre, lors duquel je les interviewais pour les préparer à leur évaluation de mi-session. Pendant que je m’exécutais avec l’un ou l’une d’entre eux à tour de rôle, les autres jouaient à un genre de vérité ou conséquence soft version chinoise. En autant qu’ils le fissent en anglais, j’étais cool avec ça. C’est donc pourquoi durant ce cours Hughes m’a interrompu pour me déclarer son amour et Stark a pris Sherry dans ses bras devant les exclamations du groupe et les flashs des cellulaires. Tu vois comme on fait pas mal ce qu’on veut dans les classes? Après tout, personne ne nous surveille… en tout cas, c’est ce que je pensais.

Pendant le party d’anniversaire de notre amie chinoise Joyci et entre deux brandy and coke, je déconnais sur la Chine et Big Brother quand Bri a renchéri en mentionnant les caméras installées dans les classes. “Les quoi?”, interrogeai-je béatement. J’avais même pas remarqué. Effectivement, il y a bien une caméra installée dans chacune des classes de Yìfū lóu, A.K.A. le teaching building. Remarque, je sais pas si elles fonctionnent encore vraiment; même à l’apogée du Maoïsme post-Seconde Guerre Mondiale elles devaient déjà faire défaut tellement elles ont l’air désuètes. Au moins, elles sont pointées vers les élèves, pas vers le prof…

Sans vouloir être trop Big Brother-paranoïaque, j’ai remarqué d’autres petites choses qui témoignent possiblement de certains relents psychologiques émanant de nombreuses années de dictature, de suspicion et de délation ambiante. En voilà deux exemples. Uno: après un ou deux légers retards ici et là (la cloche sonne deux minutes trop tôt selon mon cellulaire, OK?!), je reçus peu après un message texte d’avertissement de Rachel, ma Monitrice-Fantôme-Préférée. Les caméras (si elles fonctionnent) sont pointées vers les étudiants et il n’y a qu’eux et moi dans les classes; on sait donc qui a mis Raquelita au parfum. Dos: un certain mardi d’octobre, alors que je me rendais tranquillement à mon cours programmé à quatorze heures, une élève m’envoya un message texte à précisément treize heures quarante-six minutes: “Charles, you are late”, qu’elle m’écrit alors. “Class starts at 2, dear” répondis-je immédiatement à cette culottée demoiselle. Morale de ces anecdotes sans punch et en apparence banales? Big Brother n’a pas vraiment besoin de mettre des caméras fonctionnelles dans les classes quand il est déjà dans la tête de tout le monde…

Les Brebis Égarées Et L’École Buissonnière

Je suis pas mal inspiré depuis un mois et demi mais je n’ai paradoxalement pas beaucoup publié depuis ce temps-là. Pour que tu me pardonnes mon inconstance et pour te récompenser de ta fidélité, je t’offre cette semaine un petit cadeau de Noël, cher lecteur chère lectrice: un programme double de Chinoiseries! On débute ça avec le quatrième épisode de « Life of the Enseignant Étranger ».

Dans la première partie de cette minisérie qui passera probablement (pas) à l’histoire, je parlais des débuts glorieux, des sourires et de la joie de vivre dans la Vallée de la Paix et de l’Amitié. Depuis ce temps, les semaines ont passé et l’effet de nouveauté s’est doucement dissipé. Je suis tranquillement passé du cool new Canadian guy des premières semaines à leur enseignant de Business English, et ils deviennent inévitablement mes élèves qui me tapent parfois sur les nerfs. Je veux dire, ceux qui sont encore là… disons que plusieurs brebis se sont égarées en chemin.

Malheureusement, il semble qu’un nombre non négligeable de freshmen ne considère pas mes cours d’anglais comme étant importants. Mystérieux meetings en plein cours, des élèves qui se présentent en classe sans papier ni crayon et d’autres qui “oublient” chez eux le travail fait le cours précédent… sans compter que dans certaines de mes classes, je n’ai désormais pas plus que trois ou quatre bridés à torturer dans la langue de Simple Plan. Sur mon horaire, c’est écrit que j’ai entre 19 et 31 élèves dans mes groupes. Les deux premières semaines, oui. Mais depuis deux mois, c’est clairement plus de la moitié de ces jeunes chenapans qui s’amusent à faire l’école buissonnière au lieu d’asseoir leurs petits derrières communistes là où ils devraient être. Ils pourraient au moins faire semblant, se croiser les bras pendant une heure et demi ou même me dormir dans la face. Je pourrais au moins les enquiquiner un petit peu ou les réveiller en sursaut, je sais pas… mais non. Est-ce parce que je suis un enseignant à ce point mauvais et ennuyant? Mes cours sont-ils si globalement indignes d’intérêt? C’est pas impossible. Mais j’en doute, tsé.

D’un côté, il faut que je le reconnaisse: j’ai jamais fait ça de ma vie. Je ne suis donc certainement pas (encore) un pro. Après tout je n’ai aucune formation, une expérience quasi-inexistante dans le domaine et aucun support institutionnel. L’anglais n’est même pas ma langue maternelle. Le plus proche que j’ai jamais été d’enseigner l’anglais à des freshmen chinois dans une petite université semi-crédible sur le bord de la mer Bó Hǎi, c’est donner des cours de tennis à des petits anglos de Rigaud pas loin de la rivière des Outaouais. Je suis en phase d’apprentissage; mes plans de cours et mes explications sont loin d’être sans failles et je perds parfois patience quand personne ne me comprend ou ne m’écoute. Et en plus ILS NE POSENT (presque) JAMAIS DE QUESTIONS. J’en reviendrai jamais, de ça.

Si on regarde ça de l’autre côté de la médaille en chocolat, je me rends compte que je ne suis pas le seul à qui ça arrive (surtout avec les freshmen). En parlant à mes collègues, je constate que l’appréciation des cours d’anglais à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn frôle parfois le “phoque datte”. Personnellement, je m’en bats les noix que personne ne vienne à mes cours. Bon OK, pas tant que ça; ça serait quand même pas pire que les élèves manifestent un peu plus d’intérêt et interagissent davantage en classe. Mais quand même, la moitié de mes élèves peut bien jouer au docteur ou planter des aiguilles dans des poupées vaudou à mon effigie au lieu de se présenter, je peux vivre avec ça. C’est plus dommage pour eux que pour moi, dans le fond. Moi je suis payé quand même, alors qu’eux ratent probablement une méchante belle opportunité. Pensons-y trente secondes: réalisent-ils qu’en 2013, dans la deuxième économie mondiale, un pays un peu tout croche mais encore en croissance malgré la morosité économique internationale et qui tient les States par les couilles via sa dette astronomique, maîtriser le mandarin ET l’anglais en ayant à peine 20 ans est un atout MAJEUR? Peut-être pas… et tout ça parce qu’on fait de la grammaire une fois aux trois-quatre semaines? Come on, guys.

L’emploi Rêvé De Bruce Lee

Quoi d’autre sur mes élèves, à part qu’ils semblent naïfs et qu’ils ne posent pas beaucoup de questions? Bien des choses, trop de choses! Cette semaine, penchons-nous sur leurs noms anglophones et leur écriture qui sont souvent (involontairement) comiques.

D’abord, c’est important de préciser que j’ai en théorie presque 300 étudiants d’inscrits à mes cours. Je dis en théorie, parce qu’il y en a beaucoup qui ne se présentent pas ou plus en classe. Ça, je vais t’en reparler plus tard. Pour l’instant, dis-toi que je donne 12 cours au China-Canada Department de l’Institute of Business and Technology de Yāntái. Des dénominations en apparence prestigieuses pour une réalité qui l’est un peu moins… sérieusement, on n’est vraiment pas à Cambridge, Oxford, Yale ou Harvard ici. Ce qui est une bonne chose, d’ailleurs. Mais ça aussi, je vais t’en reparler plus tard (teaser mes lecteurs pour installer un suspense insoutenable: level up).

Douze cours, donc. Dix de writing et deux de speaking, d’une heure et demi chacun. Ce qui donne seize heures de cours, sans compter le tutorat en-dehors (ça aussi je t’en reparle, promis). Tous des groupes différents, à l’exception du groupe Writing Monday 3-4, comme je l’appelle, qui suit aussi mon cours de Speaking Tuesday 7-8, comme je l’appelle. Onze groupes différents donc, et ça fait pas mal de noms à se rappeler, nom d’une pipe. Je ne les connais pas encore tous par coeur d’ailleurs, mais ça s’en vient… peut-être. Anyway, comme je l’ai déjà mentionné, les Chinois aiment bien se trouver des noms anglophones. Normalement, un Chinois ou une Chinoise va prendre un nom qu’il aime et qui est bien normal: Wallace, Stephanie, Michael, Laura… mais ce qui est vraiment drôle, c’est que certains se trouvent des noms un peu farfelus, soit parce qu’ils ne se prennent pas trop au sérieux, soit parce qu’ils sont juste niaiseux.

Ainsi, dans mes groupes, plusieurs filles s’appellent Alice, Blair, Carrie, Kitty, Betty, Sunny, Lucy et autres Penny. Mais les plus originales sont définitivement Million, Yummy et Wizard! Chez les gars, j’ai beaucoup de David, Jack, Jim, Tim et bien sûr Tom et Jerry (oui oui, à cause du chat et de la souris…). Les mâles, bien que substantiellement inférieurs en nombre vis-à-vis leurs congénères féminines, sont bien plus originaux et imprévisibles quant à leurs choix de noms. Ainsi, je me surprends encore en classe à prononcer Money, Mars, Leoric, Demacia, Link (comme dans Zelda), Spike Lee (comme le réalisateur), Gatsby (comme dans le livre et film), Baby, Eastmountain (Shāndōng), Ireland La (ouate de phoque??!) et bien sûr… Bruce Lee! J’en oublie une tonne mais vous voyez le portrait? Prendre les présences est toujours assez divertissant ici!

Oh, et la façon qu’ils ont d’écrire… je vous ai déjà dit qu’ils se sont fait inculquer des formules pré-faites qu’ils recrachent à profusion et à volonté. C’est vrai, mais des fois ils arrivent à me surprendre par leur créativité et leur honnêteté. Peut-être est-ce symptomatique de leur génération: on leur a souvent appris à ne pas discuter, à répéter en choeur, à marcher droit et à penser les fesses serrées (jeux de mots: level up). Mais en même temps la Chine continue de s’ouvrir à une vitesse folle, de nouvelles idées s’implantent depuis quelques décennies et ces jeunes adultes ont tout naturellement une envie irrépressible de s’affirmer. Drôle de cocktail auquel on ajoute une maîtrise partielle de l’anglais pour la plupart; ça donne des résultats souvent ennuyants et redondants, mais parfois étonnamment vrais et touchants. À travers mes interactions avec eux et la lecture des textes qu’ils me remettent, je m’imagine parfois les connaître…

Leurs textes les plus révélateurs à date ne sont pas les premiers, dans lesquels je leur demandais de me parler d’eux; je vous l’ai dit, je n’ai alors fait que partir la cassette chinoise. Non, c’est quand je leur ai demandé d’écrire à propos de leur emploi de rêve que j’ai eu des réponses pas mal plus intéressantes. Comme quand Strawberry écrit: “Je voudrais être chanteuse. J’adore chanter, je prends des cours depuis que je suis petite. Mais mon père veut que je me trouve une job stable, donc je me suis inscrite en comptabilité.” Et certains (mais surtout certaines) écrivent plutôt: “Je sais que mon futur emploi sera ennuyant, mais c’est plus réaliste comme ça. Et puis je vais pouvoir faire de l’argent.” D’autres y croient encore: certains gars rêvent de jouer dans la NBA et plusieurs élèves espèrent voyager partout à travers le monde… mais malheureusement, il semble qu’une dream job ne soit bel et bien qu’un rêve inaccessible pour la plupart de mes petits freshmen. C’est ça qui arrive dans les cours de Business English ici; les élèves ont des rêves, mais souvent juste la nuit.

Yes, No, Toaster

Deuxième partie de la nouvelle minisérie qui captive les amateurs de chroniques plus ou moins pertinentes et un tantinet narcissiques partout à travers les internets: Life of the enseignant étranger! Cette semaine, je vous parle un peu de mes élèves et de ma relation avec eux. C’est un sujet très fertile, aussi ai-je l’intention de le labourer jusqu’à ce qu’un autre finisse par pousser par-dessus.

“Charley, est-ce qu’ils parlent bien anglais, tes freshmen bridés?” J’allais justement aborder le sujet, chers lecteurs à l’affût. Laissons-les répondre eux-mêmes: “Sorry teacher, my English is so poor!”, s’excusent-ils souvent… en réalité, certains sont bons et quelques-uns même très bons comparativement aux autres. Une poignée d’entre eux, par contre, ne comprennent strictement FUCKALL quand je m’exprime dans la langue de Mr. Bean. Le reste, soit la majorité, sont plutôt moyens, voire poches. Pour vous donner une meilleure idée de la situation, il faut absolument distinguer leur niveau d’anglais écrit et parlé; c’est quasiment le jour et la nuit.

Leurs habiletés en écriture et en lecture, c’est pas pire. Je dirais qu’elles équivalent en moyenne aux nôtres au début du secondaire. Mettons que les meilleurs sont en secondaire 3 à la Cité-des-Jeunes, et les moins bons sont en 4e année à l’école primaire de Sainte-Marthe (jokes de mon patelin: level up). Leur anglais parlé et leur compréhension orale, well… c’est pas mal moins bon. J’ai peut-être 3 groupes sur 11 avec qui la communication se fait bien. Avec les 4 de niveau disons “intermédiaire”, je dois parler plus len-te-ment et répéter plus souvent. Et puis il y a 4 groupes (dont les 3 du vendredi) où ça peut rapidement devenir pénible. Au début je m’impatientais à force de répéter, à la limite je devenais un peu frustré par moments. Répéter, c’est pas si pire; c’est ma job. Mais répéter, te rendre compte qu’ils n’ont pas compris, puis répéter encore et voir leurs yeux s’agrandir encore plus avec le désarroi qui gagne lentement leurs visages, ça me casse sérieusement les noix. Et encore plus quand tu sais qu’ils préfèrent rester dans le noir que de te demander de l’aide.

Dans la plus pure tradition scolaire chinoise, tout bon élève ne pose JAMAIS de questions (merci, Confucius). Même (surtout) quand il ou elle ne comprend pas! Le professeur est la référence absolue et a TOUJOURS raison (quoique dans mon cas, c’est pas mal vrai…) Sa pensée ne doit donc jamais être remise en question et pour éviter toute incompréhension, on applique la bonne vieille méthode du bourrage de crâne où la discussion et la réflexion sont une perte de temps. J’te dis que ça forme des élèves avec un bel esprit d’initiative, des opinions réfléchies et un sens critique aiguisé (NOT). Pour remédier à la situation et pour pas trop pogner les nerfs, j’essaie de les convaincre du contraire. Je leur dis: “Yo, les jeunes. Je ne suis pas un de vos profs chinois; donc vous POUVEZ me POSER des QUESTIONS. Je suis là pour vous AIDER. D’où je viens, un élève qui pose des questions démontre son intérêt pour la matière et a tendance à s’améliorer plus vite que les autres. (…) DITES QUÈQUECHOSE, BORDEL!” Chaque tentative de ma part se heurte invariablement, sauf en quelques rares occasions, à leur profonde chinoisitude ou à leur anglais déficient. Ou aux deux.

Faut quand même être indulgents avec eux; l’apprentissage de l’anglais ne semble pas aussi efficace que chez nous, mettons. Manque de locuteurs natifs, d’occasions de pratiquer, de motivation et autres chinoiseries? Une chose est sûre, leurs professeurs les forment surtout à la lecture et à l’écriture, et manifestement pas assez à la parlure. On les remplit de phrases et d’expressions prémâchées qu’ils n’hésitent pas à régurgiter avec enthousiasme en toute circonstance. Exemple: comme premier essai écrit, je leur ai demandé de me parler d’eux. Move classique de recrue qui ne réalise pas qu’il vient de partir la cassette. Ça ressemble à… Liu Lin qui m’écrit: “My hometown is beautiful and my mother cooks delicious food. I like Yantai’s sea”. Ou à Zhang Bei qui, original et inventif, ajoute: “My father is strict, my mother is beautiful and she cooks delicious food. I love my family.” Oh et n’oublions pas Ma Junjie, qui tient à se démarquer grâce à sa prose délicieuse: “Hello teacher. I come from Yantai, I think it’s very beautiful and I have a happy family”. Sans blague, j’exagère à peine.

Quand je pose une question à un groupe faible et/ou amorphe et que je n’en obtiens aucune réaction en retour, j’aime combattre mon désespoir naissant en leur suggérant des choix de réponse: “Yes, no, maybe…?” Si une réponse sensée se fait toujours attendre, j’ajoute: “…Toaster?” Les groupes les moins doués sont non seulement pas très jasants, mais en plus ils ne comprennent même pas mon sens de l’humour d’enseignant exaspéré.

Life of the Enseignant Étranger: Part Un

Hey, gànmá vous autres? Pour les prochaines chroniques, j’ai décidé de partager ma vision de comment c’est, enseigner l’anglais à Yāntái en tant qu’étranger. Voici donc la première partie de la nouvelle minisérie: Life of the enseignant étranger!

Deux jours avant le début des cours des freshmen (les autres ont commencé une semaine avant), je reçois un texto d’une Chinoise dont je ne me souviens pas le nom: “ton horaire est prêt, viens le chercher”. Je m’exécute donc le lendemain et me rend au local 1405 du bâtiment yi fú sur le campus ouest de l’Institute of Business and Technology, où je donne mes cours et où est aussi située ma somptueuse demeure. La souriante petite femme me remet alors le papier en question: j’ai huit cours d’une heure et demi chacun, je travaille donc douze heures par semaine. Le meeting ne s’éternise pas plus longtemps et je repars, guilleret; je commence demain matin.

That’s right; pas de plan de cours, de livre(s) ou de programme fournis. Pas d’encadrement d’aucune sorte, bref: Chinese fuckall. Paraît-il qu’une genre de réunion de brainstorming entre enseignants a eu lieu au début de septembre, mais évidemment je l’ai manquée. Heureusement que Melissa de Chicago est fine et qu’elle me donne des idées pour commencer la session… bon, elle n’est pas fan des Blackhawks, mais au moins elle a un grand coeur.

Les élèves de première année et moi en sommes maintenant à la cinquième semaine de cours. Enfin, dans la plupart de mes groupes. Le matin du mercredi de la deuxième semaine, juste après le congé de la fête nationale, Chose m’appelle vers les neuf heures du matin pour me dire, un peu agacée: “Charles, tu ne t’es pas présenté à quatre de tes cours, qu’est-ce qu’y se passe?” “Calomnies!”, réponds-je immédiatement dans un mandarin avoisinant la perfection (I wish). On se met donc à vérifier mon horaire pour être certains et… il me manque quatre cours. “Ah oups, ça doit être mon erreur!” Bravo, championne. Et tu m’as réveillée, en plus… n’empêche que ça a du sens, maintenant j’enseigne bel et bien seize heures par semaine à l’université, comme le stipule mon contrat. Mon quoi? Ah oui, le papier que ni moi ni personne d’autre n’a signé…

Le début de la session c’est la “lune de miel”, tout est nouveau et tout beau. On se présente, fait quelques activités d’introduction, un ou deux jeux pour se connaître et vérifier le niveau d’anglais des étudiants. Ils sont d’abord assez timides et obéissants. Ils se lèvent pour me répondre quand je leur parle individuellement et puis ils me répondent en coeur “Hi, teacher!” quand je les salue! Ils sont tout étonnés d’avoir un Québécois de 25 ans qui sourit comme prof d’anglais, eux qui s’attendaient à un Américain bête et bedonnant ou à une vieille British sèche et maniérée… quelques filles au sourire gêné me demandent de prendre des photos avec elles. Certains élèves me donnent leur numéro de téléphone. Ils me saluent tous avec enthousiasme en-dehors des cours. Bref, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil!

J’entends des “oooohh” quand je leur dis que ma mère a quatre frères et soeurs, et que j’ai dix cousins et cousines! Ah, cette génération de la politique de l’enfant unique… pendant l’activité du fishbowl, quatre questions reviennent invariablement: “aimes-tu la Chine? Qu’est-ce que tu penses des Chinoises? As-tu une blonde?” Et, bien sûr, “veux-tu une blonde chinoise?” Ils sont curieux ces Chinois! Mais en même temps, ont-ils vraiment les mêmes sous-entendus qu’on pourrait avoir, nous, si on posait ces questions-là à notre prof de 25 ans? La plupart d’entre eux sont, pour utiliser un euphémisme, assez “innocents”. Disons qu’en général ils n’ont probablement pas vécu et expérimenté autant de choses que nous, entre 17 et 20 ans… “Qu’est-ce que t’en sais, Charles Paquin?”, me diras-tu. Pas grand-chose, je l’admets. Mais t’as juste à les regarder aller un peu, pis tu comprends que c’est encore des adolescents un peu naïfs. Des enfants élevés dans un cocon, dans une société qui change ultra-rapidement mais aux moeurs familiales encore assez traditionnelles?

Difficile à dire à ce stade-ci. Mais attends un peu, j’en ai encore pour des pelletés de chinoiseries à écrire!