Le Festival International De Marche En Montagne

Vendredi le 11 septembre en après-midi, je me rends au bureau de Wén Fēng (A.K.A. Victoria) au 3e étage du bâtiment adjacent aux salles de classe. Une nouvelle politique de Big Brother m’oblige à déclarer à la Teacher Supervisor mes allées et venues la fin de semaine, question “d’assurer ma sécurité”. Je vais donc lui dire que j’ai l’intention de me rendre au Palais d’Été le lendemain. J’en ai besoin: on vient de compléter la première semaine de cours à la Běijīng Dàyú Middle School, mon amoureuse et mon oncle ont quitté le pays fin août (pas ensemble, je te rassure) et j’étouffe dans mon morne petit quartier de la banlieue ouest de Pékin.

Ma supérieure acquiesce à ma demande avant de me faire une contre-proposition: une petite promenade en montagne entre collègues, à la place? Pourquoi pas; après tout, le Palais d’Été sera encore là la fin de semaine prochaine. Elle me donne une casquette blanche, un t-shirt vert fluo et des numéros à attacher devant et derrière le chandail comme si on s’en allait faire une course officielle. Je ne pose pas trop de questions, plus amusé qu’intrigué par ce kit du bon petit randonneur chinois. Elle m’annonce qu’on viendra me chercher le lendemain matin à… 6h30. Un samedi!

En Chine, si tu ne poses pas de questions, ou pas les bonnes, tu n’auras souvent que peu de détails sur ce qui se passe vraiment. Le lendemain matin, il est 6h32 et je m’apprête à sortir de ma chambre lorsque mon celléphone sonne: c’est Victoria qui m’indique qu’on m’attend dans le stationnement. À 6h33, les portes de l’ascenseur s’ouvrent au cinquième étage et j’en vois émerger Anna, une de mes collègues. “Ils m’ont dit de venir te chercher!”, me dit-elle avec un sourire insistant. Je me sens alors comme Carey Price qui répond à un journaliste inquiet d’une défaite contre l’équipe C du Chicago en match préparatoire: “Just chill out”, ai-je envie de répondre.

Arrivés dans le stationnement de l’école, je m’aperçois que c’est un autobus voyageur qui nous attend, rien de moins! Petite promenade entre collègues ou cross-country olympique à relais? Nous partons donc avec plus de cinq malheureuses minutes de retard en cette belle matinée ensoleillée. Le chauffeur arrête plusieurs fois dans le quartier pour faire monter des employés de l’école à bord. On se retrouve bientôt une quinzaine assis en train de manger le petit-déjeuner qu’on nous a remis en embarquant. Avec tous les arrêts et la vitesse de pointe de l’autobus que j’estime à 60 km/h, on met pas loin de deux heures à se rendre là où on s’en va.

Arrivés à destination, on met nos numéros de coureurs professionnels puis on attend à côté de l’école secondaire du coin. D’autres collègues sont venus nous rejoindre par leurs propres moyens, dont Mr. Zhào, le directeur. Ça fait de nous un groupe d’une vingtaine de personnes. Pendant que ma collègue Barbara m’accroche gentiment mon numéro dans le dos, Victoria m’explique que nous prenons part au Běijīng International Mountain Walking Festival. Pas de blague; je réalise que c’est même écrit en petit sur nos vêtements. Avant le départ, lǎobǎn Zhào fait un petit discours que je ne comprends pas. En guise de traduction, Victoria me lance, avec un sourire presque malicieux: “Tu peux marcher vingt kilomètres, hein Charles?”. “Euh, oui!”, répond mon orgueil. En Chine, n’importe quelle situation à l’apparence insignifiante peut se transformer à tout moment en aventure inattendue…

Victoria me désigne mon petit groupe de braves aventuriers puis nous nous dirigeons tous vers la zone de départ. Avant d’y arriver on doit passer à travers la sécurité habituelle puis on a droit à un Red Bull chinois. On se sent comme à une course officielle: le boulevard de la petite ville dont j’ignore le nom est barré par la police, les bannières et affiches des commanditaires sont déployées le long du début du parcours, les marcheurs et curieux sont présents en grand nombre et il y a même un band qui chante une toune en anglais.

Le signal de départ est donné à 8h30. Il fait très beau et doux, et puis le ciel est d’un bleu pur et quasi sans nuages, ce qui est rare par ici. Le monsieur full equipped qui semble être le meneur de notre groupe part presque en flèche, ce qui à mon sens n’est pas nécessairement une bonne idée: il n’y a aucune trace de compétition perceptible dans cet événement et puis on a vingt kilomètres à faire, champion. Je décide donc d’agir de façon mature et de prêcher par l’exemple: je clanche.

Je suis peut-être soupe au lait, mais je n’ai pas envie d’entendre des conversations incessantes de gens que je ne comprends et ne connais pas. J’en ai déjà soupé (déjeuné) dans l’autobus et puis il fait tellement beau que je préfère me prendre une date avec moi-même aujourd’hui. Sauf que mes partners, en bons Chinois, sont plutôt d’avis qu’on devrait tous rester ensemble et gambader joyeusement main dans la main (en parlant sans arrêt). Au cours des cinq premiers kilomètres, je les vois donc tenter obstinément de me rejoindre en prenant des raccourcis dans les lacets de la montée et en me collant aux fesses un garçon timide, fils d’une employée de l’école.

Au kilomètre #5, on débouche dans un joli hameau de montagne, le village de Mǎláncūn, qui fait office d’étape pour la journée. J’aperçois Mr. Zhào qui, au téléphone, me fait signe d’attendre. Mon groupe l’a prévenu de mon échappée. Alors qu’on se remet tous en route, on me fait gentiment comprendre que je ne dois plus les distancer. J’acquiesce aimablement. Deux kilomètres plus tard, je les ai largués pour de bon… tous, sauf le petit gars.

Il me suivra tout le long, marchant, trottinant et courant parfois pour me rattraper. Ce n’est pas que mon rythme soit très rapide; plusieurs Chinois me dépasseront à la course, cet avant-midi là. Le parcours est relativement facile et tout simplement superbe. Le dénivelé est faible, le ciel d’un bleu parfaitement azur et les montagnes s’étendent à perte de vue. Les cinq derniers kilomètres se font dans un sentier longeant un lac entouré de montagnes. Vers la fin, on arrive en vue d’un barrage hydroélectrique sur lequel on passera pour regagner le point de départ et boucler la boucle. Au cours de ces forts agréables vingt kilomètres, je m’arrête souvent pour prendre des photos et parfois échanger une bouteille d’eau vide contre une pleine. Je termine finalement le parcours en à peu près 3h15, ayant marché d’un rythme résolu qui m’aura donné de belles grosses ampoules sous les pieds et mal aux jambes. Bref, que de plaisir.

En revenant au petit centre-ville, on débouche dans une zone d’arrivée installée sur une place publique carrée. S’y côtoient des kiosques de commanditaires et de collations trop chères ainsi que beaucoup trop de gens et de bruit dans un joyeux chaos tout à fait chinois. J’y apprends que l’événement a lieu depuis 2010 (6e édition) et qu’il est financé par une compagnie immobilière apparemment assez imbue de son succès. J’ai faim, soif, mal aux pieds et aux jambes mais c’est surtout le tapage ambiant qui me décourage de l’endroit. Je me pousse donc en direction du village pour aller manger un bol de nouilles dans un restaurant plus tranquille.

Repus, je vais attendre mon groupe où l’autobus s’est garé, à côté de l’école secondaire locale. Évidemment, on ne m’a rien dit et je n’ai pas posé de questions… nous allons donc dîner et je remange donc un peu. Nous partons vers 14h et je dors durant presque tout le trajet du retour. Mon enthousiasme m’aura donné mal aux pieds et aux jambes pendant trois jours.

Voilà ce qui complète l’édition 2015 du Festival International de Marche en Montagne de Běijīng. Après quelques recherches, j’ai appris que l’événement était parrainé par la ville de Běijīng et membre de la “IML Walking Association”, anciennement la “International Marching League”, fondée aux Pays-Bas en 1909. L’événement du 12-13 septembre avait lieu à Zhāitáng, à environ vingt kilomètres à l’ouest de mon école dans le district de Méntóugōu. Évidemment, un événement international ne serait complet sans la présence d’étrangers; je n’en aurai vu qu’un, entre les kilomètres 3 et 4. Il ne me reste qu’à apprendre la leçon avant de m’embarquer dans une prochaine aventure chinoise: poser des questions…

Mésaventures Aéroportuaires (II)

Je n’avais personnellement jamais rencontré de problème sérieux dans les aéroports avant de venir en Chine. Il y a déjà eu quelques légères anicroches, mais rien de marquant dans l’ensemble. Mon oncle m’avait bien parlé de ses mésaventures en provenance ou en direction de la Chine: délais indécents, vols annulés ou reportés. Mais ce n’est évidemment qu’en le vivant soi-même qu’on le réalise vraiment.

Heureusement, j’ai été plus chanceux. À commencer par Yāntái, dont l’aéroport minuscule n’est pas à l’abri des délais. Quand je dis minuscule, c’est qu’il est vraiment petit: d’un côté le terminal des départs avec ses trois ou quatre comptoirs d’enregistrement et sa mini section de sécurité, et de l’autre celui des arrivées avec un petit carrousel à bagages et à peine quelques dizaines de mètres qui séparent la porte du tarmac à celle de la sortie. Parlant du tarmac, il est aussi assez diminutif. Sa petitesse et les collines qui l’entourent donnent une impression d’exigüité encore plus grande qui pourrait faire angoisser n’importe quel voyageur y atterrissant pour la première fois. Pour moi, ce bébé aéroport présentait deux avantages majeurs. Il est d’abord situé dans le district de Láishān, là où je vivais, à environ 25 minutes et 10 dollars de taxi du campus universitaire. Ensuite, pas besoin de s’y rendre tellement en avance: s’enregistrer une heure avant son vol s’y fait aisément. Désavantage: l’avion ne décolle jamais à l’heure prévue. Quand tu achètes ton billet sur les internets, on te dit que le trajet prendra 70 minutes, alors qu’en réalité c’est au moins vingt de plus. Mais bon, rien de grave. Comme bien d’autres villes chinoises, Yāntái est en croissance et vient de se doter d’une gare de train à haute vitesse ainsi que d’un aéroport international. Fini, le bon vieux temps: le nouvel aéroport est situé dans le district de Pénglái, à une heure et demie de bus du centre-ville, et à deux heures de Láishān!

C’est plutôt en-dehors de Yāntái que j’ai vécu quelques mésaventures aéroportuaires… et parfois par ma faute. Comme en février 2014 alors que j’ai raté une correspondance à Shànghǎi à destination de Pékin, en provenance du Vietnam. Une erreur stupide de ma part qui m’a coûté une cinquantaine de dollars et plusieurs heures d’attente pour un nouveau billet vers Pékin en première classe.

Ou encore en retournant à Yāntái à la fin de septembre dernier, après un séjour au Xīnjiāng qui avait déjà été assez fertile en problèmes de transport comme ça. Trente-neuf heures d’autobus entre Turpan et Kashgar m’avaient incité à délaisser le transport terrestre pour retourner à Ürümqi, la capitale provinciale, et de là retourner dans la capitale nationale. Malheureusement, le vol fut changé quelques heures avant le départ par une agente louche qui m’a de surcroît chargé un supplément. Puis, comble de chinoiserie, l’avion en question arrive en retard et je rate donc ma correspondance vers Pékin. Heureusement, la compagnie aérienne me rebooke un vol gratuitement et mes problèmes de transport sont désormais choses du passé… jusqu’à ce que je m’attarde trop à un souper chez tonton et que j’arrive tout juste après la fermeture du comptoir d’enregistrement pour mon dernier vol. Cette fois c’est une nuit complète à l’aéroport et plus de trois cents dollars que ça me coûte pour un nouveau billet en première classe. Arrivé dans mon lit le lendemain matin peu avant 6h, j’espère que ça m’aura finalement servi de leçon…

Le dernier chapitre des mésaventures aéroportuaires date des derniers mois, lors d’un énième aller-retour Canada-Empire du Milieu. Fin mars, vol Pékin-Toronto. Au check-in, j’apprends que le vol est retardé de cinq heures. Semble-t-il que notre avion parti de Vancouver a dû faire escale d’urgence à Anchorage en Alaska pour cause de passager sérieusement malade. Ben coudonc.

Arrivés à Toronto le 25 mars en soirée, ceux qui avaient comme moi une correspondance vers Montréal l’ont évidemment manquée. Rendons à Air Canada ce qui appartient à Air Canada; ils nous donnent dix piasses de manger et même une nuit gratuite à l’hôtel de l’aéroport, notre prochain vol ne décollant que tôt le lendemain matin. Je choisis de (ne pas) dormir sur un banc plutôt que d’aller à l’hôtel et risquer de passer tout droit, exténué que je suis. C’est finalement le lendemain matin que je sors de P.E.T. fatigué, mais content d’être de retour. La matinée est belle, fraîche et ensoleillée, annonçant sept semaines riches en émotions avant un nouveau départ.

Épilogue: Montréal-Vancouver-Guǎngzhōu-Běijīng, départ le 17 mai dernier en soirée. Aucun problème jusqu’à Guǎngzhōu (Canton), je réussis même à dormir relativement bien dans l’aire d’attente des arrivées à Vent Couvert. C’est après la pause cigarette cantonaise que les choses se gâtent, alors que l’écran des départs m’apprend que le vol vers Pékin est annulé. Au comptoir d’enregistrement, on dit que c’est à cause du “mauvais temps”, évidemment; j’embarquerai donc dans le prochain avion à destination de la capitale. Pas de typhon, de tornade ou de plaie d’Égypte en vue, pourtant…

Le hic c’est qu’on doit aller chercher nos bagages déjà enregistrés pour les ré-enregistrer dans le prochain vol, qui part dans moins d’une heure et demie. Là, c’est le bordel. On doit se rendre à un point A où les employés qui ne parlent pas vraiment anglais tentent de nous dire d’aller au point B puis de revenir ensuite à A. Et bien évidemment, plusieurs vols ont été annulés et/ou retardés et donc plein de gens stressés paniquent et parlent en même temps; confusion chinoise. Heureusement, un bon samaritain maîtrisant la langue de Carey Price m’indique où aller. En chemin j’apprends qu’il vient de terminer sa session d’études à Boston et qu’il retourne chez lui à Fúzhōu pour les vacances.

Rendus au point B, on doit attendre devant un mur de vitre. De l’autre côté, des employés tentent tant bien que mal de retrouver les valises des passagers énervés qui ont peur de manquer leur avion. Des papiers avec les numéros de vol écrits à la main sont collés sur la vitre du côté des employés et les bagages correspondants s’entassent derrière. De notre côté du mur transparent, les voyageurs agitent leur carte d’embarquement pour qu’un employé ramène le bagage au point A et qu’ensuite chacun puisse le ré-enregistrer pour sa correspondance. Situation assez absurde et stressante alors que les minutes passent et que le staff plus ou moins organisé en a manifestement plein les bras devant les clients angoissés. À côté de moi, le jeune Chinois discute avec un gars de Cleveland qui ne manque pas de faire savoir son mécontentement sur la procédure à coups de “That’s not how we’d do it back home” et de “It’s fucking disrespectful”. Mon sac à dos finit par arriver et je souhaite bonne chance à mes deux comparses avant de retourner en courant vers le point A. En sueurs, je me lance le plus rapidement possible avec mes trois sacs vers le comptoir des bagages où heureusement tout se passe rapidement. Prochaine étape avant l’embarquement: la sécurité. Il me reste vingt minutes.

Une fois passée la sécurité, je suis détrempé mais soulagé: je vais être à la porte d’embarquement à temps. Dix minutes d’avance, même. J’en prends cinq pour chercher une prise où brancher mon laptop, puis réalise que, bizarrement, il n’y a presque personne ici. C’est que la porte d’embarquement a été changée! Autre course vers la nouvelle porte d’embarquement qui se situe dans une petite salle au niveau inférieur. La place est bondée: tous les voyageurs réassignés à un nouveau vol s’y trouvent. Je me faufile pour vérifier que je suis au bon endroit, puis attends. Une dizaine de minutes plus tard, je me rends compte que la porte d’embarquement a encore été changée… pour une autre, voisine. On entre finalement dans l’avion après un court trajet en navette, en retard sur l’horaire, évidemment. Je profite de mon upgrade et de mon siège rétractable en première classe pour dormir presque toute l’heure et demie que dure le trajet vers Pékin. Sorti des douanes un peu après une heure du matin le mercredi 20 mai heure locale, je suis accueilli par Mister Gao, employé de l’agence qui m’engage. Il me paye du KFC et prend même une photo de moi prenant ma première bouchée qu’il envoie à Lisa, sa collègue plus ou moins compétente avec qui je fais affaire. Puis il me reconduit jusqu’à la Běijīng Dàyú Middle School avec la musique dans le tapis. Espérons que cette fois sera la bonne!

Finalement, mes mésaventures aéroportuaires n’auront pas été bien graves… First-world problems, comme disent les Chinois.* Je souhaite maintenant éviter les aéroports pour un petit bout de temps. En voyage, cet été, je prendrai le train. Espérons qu’il ne me donne pas trop de matière à écrire.

* Expression empruntée à René Homier-Roy, à l’époque de “C’est Bien Meilleur Le Matin”, à la radio de Radio-Canada.