Bureaucratie Et Dédales Administratifs

Avant de se lancer corps et âme dans les premiers Carnets de Voyage, on commence la nouvelle session chinoise avec la suite de « Life of the Enseignant Étranger ». J’ai déjà évoqué le sujet et j’en ai parlé en privé à certains. Travailler ici à Yāntái (et en Chine en général, à en croire plusieurs), c’est des fois se sentir un peu comme dans les Douze Travaux d’Astérix. J’exagère, mais pas tant que ça.

Comme je te l’ai déjà mentionné, la session dernière je suis arrivé un peu comme un cheveu sur la soupe à l’Institute of Business and Technology de Yāntái. J’ai mis les pieds en terres chinoises le 12 septembre de l’an 2013 après le crisse, onze jours avant le début de la session des élèves de première année. Sans expérience préalable, diplôme en éducation, certification de quelque sorte et en ayant le français comme langue maternelle. Je venais de rater de peu une rencontre “d’orientation” entre enseignants et cadres dont le but était de nous “préparer” à la nouvelle session. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai donc dû me débrouiller à peu près seul si ce n’est de la précieuse aide que j’ai reçue de quelques collègues. Avec l’arrivée de la nouvelle session cet hiver, un semblant de support semble souffler sur le China-Canada Department de Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn, amené par le vent en provenance de la mer et qui fera peut-être en sorte que je serai moins perdu ce printemps.

 J’ai donc appris plein de choses en ce début de session… des choses que j’aurais dû savoir dès septembre! La veille du début des cours, je reçois mon horaire (une procédure courante ici) et j’apprends six mois en retard de la bouche d’Eileen l’existence de textbooks pour nous aider à planifier nos cours (une procédure courante ici). Évidemment, je les prends tous; si seulement j’en avais connu l’existence il y a six mois… deux semaines plus tard, la même demoiselle nous convoque Kyle, Chris, Adonia et moi pour un meeting du département Chine-Canada. Je vous avais parlé de Rachel, eh bien c’est en fait Eileen la secrétaire du département. Je trouvais ça bizarre aussi, parce que je faisais toujours affaire avec elle et à peine avec l’autre. C’est dommage, parce que Raquelita est pas mal plus jolie…

Mais bref, ce n’est que début mars qu’on rencontre les responsables du département. Réunion mardi le 11 à 15h40: on rencontre Eileen dans son bureau au 1405 de Yìfū lóu et elle nous emmène au cinquième étage pour y rencontrer le directeur de China-Canada. “Il n’a pas pu vous rencontrer avant, il était très occupé”, de glisser notre sympathique et désorganisée secrétaire. On serre la main du Big Boss puis, se rendant compte qu’Adonia et moi avons un cours à 16h, nous donne immédiatement congé! Meeting fructueux avec le directeur: check. On retourne donc au quatrième étage où on rencontre à la place Lily, la directrice adjointe. “Je suis désolée de ne pas vous avoir rencontrés cet automne, j’étais très occupée”, de glisser la sympathique et désorganisée directrice adjointe. Après dix minutes de “réunion”, je me rends à mon cours de 16h en roulant les yeux et avec en mains une feuille de règlements en vigueur depuis six mois dont j’ignorais l’existence. En passant, je ne sais toujours pas pourquoi le département s’appelle China-Canada; je suis le seul Canadien à y enseigner. Une histoire de stages au pays de la feuille d’érable, m’a-t-on vaguement dit.

J’ai également fait une découverte majeure récemment: les cours que nous donnons, nous dévoués enseignants étrangers, ne semblent pas compter dans la moyenne de nos élèves chinois. C’est du moins ce que j’ai pu constater sur l’horaire d’une collègue qui travaille dans un autre département que le mien; le chiffre “0” était inscrit dans la colonnecredits”. C’est bien ce que plusieurs d’entre nous soupçonnions… mais est-ce vraiment le cas? À voir mes freshmen se comporter en classe et voir leur assiduité fondre comme neige au soleil à mesure que la session avance, je me dis que oui. Mais à voir la réaction de stupeur et/ou de panique de certains lorsqu’ils apprennent qu’ils ont coulé la dernière session, j’ai des doutes. Voici des extraits de conversations que j’ai eues avec certains des élèves concernés:

– Tom: “J’ai coulé, teacher?”

– Moi: “Oui, tu as dormi sur ton bureau toute la session dernière et tu as rendu des travaux de marde, dont certains étaient en retard.”

– Tom: Visage étonné, puis résigné.

– Lucy: “Charles, peux-tu changer ma note s’il-te-plaît?”

– Moi: “Pourquoi je ferais ça?”

– “Parce que je veux passer.”

– “Lucy, si tout le monde me demandait 100%, est-ce que je devrais leur donner?”

– Lucy: Sourire gêné… “Mais je veux passer!”

– “T’avais juste à te forcer quand c’était le temps. Je peux rien faire d’autre pour toi, bébé.”

Si les cours d’anglais donnés par les enseignants étrangers ne sont pas crédités dans mon département (ce qui reste à confirmer), c’est dommage en ‘ta. Les autorités ne pourraient pas octroyer UN misérable petit crédit à nos cours, juste pour dire que nos élèves aient à les réussir pour le mériter, ce crédit? Me semble qu’ils s’en taperaient un peu moins si c’était le cas! Et puis ça m’éviterait peut-être le drama de ce début de session et les élèves sous le choc qui viennent me demander les raisons de leurs notes inférieures à 60%. Ça, c’est les mêmes qui manquaient des cours à qui mieux-mieux, ne m’écoutaient pas répéter cent fois les mêmes consignes et qui ne posaient pas de questions malgré mon insistance. Et deux-trois mois plus tard, tu vas venir me dire que je mets en péril ton avenir, et que je ne sais pas comment faire mon travail? Kiss my ass.

Faisons la part des choses, pour voir. Nous foreign teachers n’avons pas nécessairement de diplôme en éducation (la seule exigence est un baccalauréat en whatever) ou même de certification TEFL (Teaching English as a Foreign Language). Et nous ne sommes de surcroît même pas tous des locuteurs natifs de la langue du capitaine Jack Sparrow (n’est-ce pas, M. le Blogueur?) Certains d’entre nous sont certifiés, mais la grande majorité non; quand t’as un diplôme en éducation ou une certification, t’enseignes pas à Shāndōng Gōngshāng Xuéyuàn! Tu vas te ramasser plus d’heures, des vrais élèves pis un beau tas d’argent à l’université d’à côté. Ou tu vas à Qīngdǎo ou à Dàlián, tiens. Ou tu fais comme Anne-Lyse: tu crisses l’école là et tu travailles à ton compte, dans le privé. Mais malgré tout ça, il me semble toujours très peu compréhensible que nos cours ne comptent pas, même s’ils sont conçus à la base comme des “bonus” pour les élèves. Ah! mais j’oubliais, ils ont déjà des “vrais” cours d’anglais qui “comptent” avec leurs professeurs chinois… et c’est justement en bonne partie pourquoi ils sont si mauvais dans la langue de Peter Pan!

Mais comme l’a déjà dit un sage mandarin de la dynastie des Míng: “Nul n’est prophète en son pays… surtout en Chine, tsé.”

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Little Tony

Comme tu t’en doutes probablement, Tony (alias Little Tony pour les intimes) c’est un petit Chinois. Mais encore, un petit gars curieux, allumé et terriblement vif d’esprit pour son âge. Et comme tous les petits gars de 5 ans, il aime bien jouer et se chamailler, évidemment. Dans le texte précédent, je disais qu’à même pas 6 ans (il vient de les avoir fin janvier) il accote sérieusement certains de mes freshmen dans la maîtrise de la langue de Rob Ford. C’est une bonne et une mauvaise nouvelle à la fois: d’un côté, ça montre comment il est doué, le p’tit maudit. De l’autre, ça montre aussi le niveau pathétique de certains de mes élèves de 18-20 ans qui se font clancher par un petit gars en maternelle. Quand j’utilise un mot que Tony ne connaît pas, il me demande invariablement ce que ça veut dire. L’autre fois je lui enseignais du vocabulaire par rapport à la météo et je lui ai parlé de blizzard. “Blizzard is what?”, qu’il me demande aussitôt. Et quand il ne comprend pas mon explication, il se tourne vers sa nounou: “Kitty, blizzard shénme míngzì?” Un super bon petit gars et élève. Mais qui a aussi son petit caractère…

Cao Wen, sa mère, est celle qui gère la patente. Madame insiste pour que les leçons soient ludiques afin que son fils ait du plaisir à apprendre l’anglais; joindre l’utile à l’agréable, quoi. C’est pas mal ma philosophie aussi, surtout pour un petit gars qui a pas encore 6 ans. Maman et Anne-Lyse m’ont expliqué ce qu’il y avait à faire avec Tony: dans la petite salle de cours il y a des livres, des cahiers d’exercices, des feuilles de mathématiques photocopiées, un tableau blanc avec des feutres, quelques jeux et d’autres petits trucs. Il y a aussi Kitty qui ne quitte pas son cellulaire ou son laptop pendant une heure et demi sauf pour rappeler le petit à l’ordre ou traduire quelque chose lorsque nécessaire. Je n’ai que peu ou pas de planification à faire; on se sert de ce qu’on a sous la main et je rajoute différentes notions ici et là, au gré de mon inspiration et de la motivation du petit. L’important est de garder le tout intéressant et de varier les activités et les révisions pour garder l’intérêt de Ton Ton à son maximum.

On fait donc des maths, de la lecture, des quiz, on joue à des jeux (Tic-Tac-ToeHangman, LEGO…), on fait du bricolage, bref en autant que c’est en anglais et que c’est le fun. À propos des maths: je surnomme Tony “The Master of Math”, ça le rend bien fier. Il est bon le p’tit maudit, et puis il les aime d’amour ses mathématiques. Il faut le voir et l’entendre dire “Oh yes, I like that!” quand il voit des équations imprimées sur du papier ou écrites sur le tableau blanc. Fais-lui faire des calculs, de l’arithmétique, il capote. T’en as pour facilement 20 minutes à le regarder faire des pages de 5+12 et de 21-13. Et y a pas à dire, yé fort le p’tit mec! Par contre il a tendance à rester dans sa zone de confort alors des fois je le challenge. C’est pas mêlant, je lui ai montré comment faire des équations avec priorités d’opération (tsé, divisions et multiplications avant additions et soustractions…). Rien de super difficile, mais moi j’ai dû apprendre ça à 8 ans, et lui à 5 il catch ça comme si de rien n’était.

En général ça se passe bien, mais c’est pas comme si c’était toujours la paix et l’amour au pays des Câlinours non plus. J’ai dit qu’il a son petit caractère… en effet, il aime rester dans la facilité alors quand j’essaie de le mettre au défi il peut avoir tendance à perdre patience. Et en tant qu’enfant unique surdoué, il aime avoir raison et ne supporte pas de faire des erreurs. Il aime moins la lecture et il DÉTESTE l’écriture. Je lui mets pas trop de pression avec ça mais je considère que c’est important, surtout à son âge. Et surtout la lecture, qui est probablement l’habileté la plus importante ou du moins l’une des plus importantes à acquérir pour un p’tit cul. En novembre il s’est mis à brailler deux fois parce qu’il ne voulait pas faire de lecture, dont une fois après la première (et dernière!) séance d’écriture. Ça m’a évidemment rendu mal à l’aise, surtout pendant que Kitty l’engueulait pour qu’il arrête de pleurer…

Depuis j’ai slacké un peu sur les livres et on a changé de stratégie. Maintenant je commence par lui lire la petite histoire au complet (mes skills pour lire à l’envers sont rendus étonnamment développés), puis on s’entend sur un nombre de pages qu’il va lire lui-même. Lire c’est un grand mot; je prononce les mots à voix haute et il les répète après moi. De toute façon, l’important c’est qu’il se pratique et qu’il apprenne à aimer ça. Depuis les épisodes de novembre, je prends ça encore plus relaxe avec lui, déjà que c’était pas exactement le goulag. Il a d’ailleurs demandé à sa mère de réduire les sessions d’une heure et demi à une heure, parce qu’avec la maternelle le matin et son tutorat l’après-midi, ça fait beaucoup. D’ailleurs, est-ce trop demander à un gamin que de lui imposer un tuteur d’anglais à chaque jour, quand lui ne demande qu’à jouer et voir ses petits amis à l’école? Bref, d’être un kid de 5 ans?

Peut-être. Mais je me suis dit qu’en gardant ça ludique et plaisant, il ne me verra pas seulement comme un foreign teacher imposé par sa mère, mais peut-être aussi comme quelqu’un avec qui passer du bon temps tout en apprenant. Ce débat-là est intéressant parce qu’on connaît tous des parents qui exagèrent et qui bookent leurs petits en malades dans l’espoir d’élever des super-enfants qui deviendront des êtres humains supérieurs. Si la vérité sort bel et bien de la bouche des enfants, il faudrait les écouter avant de les sur-stimuler et les laisser être ce qu’ils sont: des enfants, bordel. Bref, il me semble que ça prend un juste équilibre, comme dans toute. C’est pourquoi des fois, et plus souvent depuis qu’Anne-Lyse est retournée à Saint-Lazare-de-Vaudreuil pour Noël, on joue parfois au Tic-Tac-Toe ou aux LEGO pendant la moitié du cours.

Quelque chose me dit que ce p’tit gars-là va aller loin… et si j’aurai pu l’aider à perfectionner son anglais en lui donnant le goût d’apprendre, je serai satisfait d’avoir pu faire une petite différence dans la vie de Little Tony.

Travailler Pour La Bourgeoisie Yantaiaise

Pour la première chronique de la nouvelle série (j’aime ça les séries, bon), on fait connaissance avec le monde de Little Tony. Dans la deuxième, je te parle un peu plus du petit gars en question qui accote solidement certains de mes freshmen du haut de ses 6 ans tout frais.

Il faut le dire en partant: Tony est un garçon bien né. Enfant unique (évidemment), parents en moyens qui travaillent beaucoup et qui font pas mal de petits billets avec la face de Máo dessur. Mais l’argent c’est pas tout, parce que comme la sagesse ancestrale chinoise nous le rappelle, “Chaque grain de riz pour nourrir l’héritier en vaut bien mille laissés à l’infâme dragon”*. Version 2014, ça veut dire quelque chose comme: l’argent n’a de valeur que lorsque dépensé sagement. Et justement, au lieu d’enterrer Junior sous les bébelles et futilités de toutes sortes, papa et maman chinois offrent à leur rejeton des cours d’anglais à domicile. Et aussi une nounou à temps plein. Et une cuisinière, bien sûr. Ah et j’oubliais presque les voyages…

La première fois où je me suis rendu à mon nouvel emploi, Ton Ton (de son vrai nom) revenait d’ailleurs d’un séjour dans le “plusse meilleur pays du monde”. “So where did you go in Canada, Tony?”, lui a demandé Anne-Lyse avec un léger accent qui trahit ses origines francophones. Toronto, Banff et Vancouver avec māmā et un couple d’amis installés là-bas qui ont un petit bridé de son âge. Et je vous parle pas de la Thaïlande l’année dernière, de la fin de semaine à Shànghǎi et Nánjīng en janvier et bien d’autres escapades dont je ne suis même pas au courant. Non vraiment, y’a rien de trop beau pour la classe ouvrière.

En ce vendredi avant-midi de fin octobre, je me suis assis sur une petite chaise à la petite table verte de la petite “salle de cours” avec le gamin et sa tutrice. J’ai assisté à la session en participant ici et là pour que Tony apprenne un peu à me connaître et, espérons-le, à m’apprécier. Après une heure et demie, Anne-Lyse lui a demandé: “So Tony, do you like your new teacher?” Réponse positive du petit homme; j’étais engagé!

Vers 11h30, Kitty et la cuisinière insistent pour qu’on reste à dîner. Kitty, c’est la nounou de 26 ans qui suit le petit pas à pas, le garde quand les parents travaillent, lui enseigne des trucs, lui fait faire sa sieste, l’aide à se moucher… tsé, ce qu’une nounou fait d’habitude. Bon messieurs, je vous arrête tout de suite: elle est fraîchement mariée (et franchement, pas mon genre). Passons à un autre appel; la cuisinière, tiens. Pas qu’elle soit plus mon genre, un peu trop vieille à mon goût. J’avais rien à redire de ses jiǎozi (dumplings) par contre, elle les réussissait très bien. Elle a rapidement cédé sa place à une autre, plus frisée, grassouillette et bavarde celle-là. On mange moins de jiǎozi et de riz maintenant, et plus de bāozi (petits pains fourrés et cuits à la vapeur), de patates douces et de soupes/potages/bouillons. Je ne m’en plains pas, je mange bien ici. Et à ma faim! “Nǐ bǎo lè? Are you full?”, qu’on me demande chaque fois que la fin de mon bol approche.

Si je te parle de ça (c’est parce que ça me tente, bon), c’est parce que depuis le premier jour, je reste à dîner après chaque séance. Ça fait deux fois par semaine à l’origine, puis trois depuis la mi-décembre alors qu’Anne-Lyse est partie à la maison pour Noël. Tu me connais, trop poli pour dire non… Anne-Lyse refuse systématiquement, elle, tout comme Benedicte, la jolie ex-tutrice norvégienne. Mais oh, je ne suis pas qu’un sale profiteur! De temps en temps, je reste après le repas pour jouer avec le petit gars. Ça lui fait plaisir et c’est une façon de remercier mes hôtes pour leur hospitalité. Et puis un peu de cache-cache, de LEGO et de chamaillage entre gars ça te renforce des liens tuteur-élève pas qu’à peu près.

Vers la fin du “dîner inaugural”, on va dire, entre l’homme de la maison. Son père, je veux dire; le vrai homme de la maison, celui autour de qui le monde tourne dans cette baraque, c’est Ton Ton. Tout sourire, le père prend connaissance de l’approbation du fils à mon égard et dans son enthousiasme débouche deux bouteilles d’un blanc autrichien pas piqué des vers. Les demoiselles en présence dédaignant l’offre du paternel, c’est avec joie (mais surtout et toujours par politesse) que je l’accompagne dans la dégustation du savoureux élixir dans son entièreté. Repus et légèrement intoxiqué, je quittai plus tard tout ce beau monde pour aller donner mon cours de quatorze heures avec un enthousiasme inhabituel. Mon “entrevue” s’était bien passée!

*Citation tirée de “Opium, Sagesse et Trahisons – Tome VIII”, auteur inconnu. Bibliothèque impériale de Xī’ān, 1829, 3216 pages.

La Saint-Lazare Connection

Il y avait dans les années 70 un célèbre trio d’attaquants des Sabres de Buffalo qui s’amusait à terroriser les défensives partout à travers la Ligue Nationale de Hockey. Trois coéquipiers de La Belle Province ont ainsi rempli les filets adverses dans la langue de Molière pendant sept saisons consécutives. Gilbert Perreault, Richard Martin et René Robert ont à juste titre marqué l’histoire du hockey nord-américain en tant que membres de la célèbre “French Connection”. C’est quoi le rapport? Eh bien Yantai a elle aussi sa propre French Connection! C’est juste que celle-ci n’a aucun rapport avec le hockey et qu’elle n’est composée que de deux personnes au lieu de trois. OK, elle est peut-être un petit peu moins hot, aussi.

À mon arrivée à la mi-septembre, la deuxième question qui m’était la plus posée après l’incontournable “What’s your name?” était bien sûr: “Where are you from?” À cela je répondais par un mensonge éhonté: “I’m from Montreal”. Loin de moi l’idée de renier mes nobles origines cédroises; c’est juste plus pratique de dire Montréal. Et déjà quand j’allais au Cégep à Sainte-Geneviève près de Pierrefonds, les petits-bourgeois francophones du West Island ne savaient pas trop où se trouvait Les Cèdres… alors dans une ville côtière du Shāndōng, oublie ça. En entendant ma réponse mensongère, mon interlocuteur rajoutait parfois: “Oh, have you met Anne-Lyse?”

Qui? Non. “Ouh ize datte?”, répondais-je dans mon anglais irréprochable d’enseignant étranger fraîchement débarqué. Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard que je rencontre finalement la demoiselle en question. En discutant avec Wallace dans le bâtiment administratif un beau jour, il me la présente alors qu’elle sort d’un local adjacent. Elle nous aborde en anglais pour se joindre à la conversation; Wally en profite alors pour vanter sa maîtrise du dialecte local du mandarin, quasi-parfaite si l’on en croit Mr. Nice Guy. Quand ce dernier prend congé pour retourner à sa job de malade, on switch rapidement au français, ce qui provoque immédiatement une sensation que tout expatrié apprécie profondément au contact de sa langue maternelle dans un pays étranger. Anne-Lyse se présente et prend rapidement le contrôle de la conversation, comme elle sait si bien le faire. Ma première impression? Cette fille respire l’énergie et la détermination. Large sourire, ton et posture assurés. Physiquement, on remarque son nez prononcé et sa silhouette très fine. Sans blague, elle doit faire 100 livres mouillée et avec des roches dans ses poches! Sur le moment elle me semble bien sympathique malgré que je n’aie pas le temps de placer beaucoup de mots. Puis elle prend mon numéro de téléphone avant de repartir en coup de vent dans son cours qui recommence. Mandarin avancé, horaire surchargé: pas l’temps de niaiser.

À peu près un mois plus tard, un vendredi d’octobre en avant-midi, Anne-Lyse et moi nous rendons chez Tony, un petit gars à qui elle donne des leçons d’anglais cinq jours par semaine. Elle veut slacker un peu, car trop débordée; je me joins donc à elle pour la séance du jour et si le petit m’aime la face je vais la remplacer deux jours par semaine. En marchant dans la rue qui descend vers la mer, on jase. Elle est bien fine et tout, mais ça fait un mois que je l’ai rencontrée et je ne la connais toujours pas vraiment. Ma première question: “Qu’est-ce qui t’as amené ici?” Elle est fascinée par la Chine depuis un bout et elle était déjà venue en voyage avec l’école. Elle a à peine vingt ans, est ici depuis un an et a un chum chinois qui s’appelle Frank. Durant la conversation, elle mentionne qu’elle a fait son Cégep en anglais. “Y’a pas trente-six mille Cégeps anglophones au Québec, j’le connais peut-être”, lui fais-je remarquer, intrigué. Effectivement: elle a étudié au John Abbott College, à Sainte-Anne-de-Bellevue! “Tu sais c’est où?”, interroge-t-elle en voyant ma réaction. “Ben oui! Je viens de ce coin-là. Connais-tu Les Cèdres?”, je lui demande. “Ben certain, je viens de Saint-Lazare!”

Je suis un gars des Cèdres, une petite ville peu connue du Québec, qui est venu à Yantai, une petite ville peu connue du Shāndōng. Et je rencontre ici une fille que j’ai jamais vu avant et qui vient de la ville voisine à la mienne. C’est quoi les chances que ça arrive, sérieusement? Mettons que ça a solidement fait ma journée.

Alors c’est ça, la French Connection de Yāntái: une fille sympathique de Saint-Lazare qui travaille trop, et un gars sympathique de Les Cèdres qui aime pas trop travailler… mais pour être tout à fait honnête, la Connection n’existe pas vraiment. En fait, je ne vois presque jamais Anne-Lyse. Elle m’a bien invité à souper mais entre son horaire de fou, son Chinois et son bébé Golden Retriever, ça s’est jamais fait. Elle m’appelle quand même en priorité quand elle a des offres de tutorat qu’elle ne peut pas prendre, parce “qu’entre Québécois, on s’aide”. La pauvre est débordée, et elle a de la misère à dire non. Elle l’avoue elle-même: elle travaille trop, une vraie workaholic. Et elle est tellement en demande qu’on l’accoste même dans la rue et au supermarché pour des cours privés d’anglais!

Pour plusieurs raisons mais surtout par paresse, j’ai décliné chacune de ses offres, sauf une. La prochaine fois, tu sauras comment la « Saint-Lazare Connection » s’est mise au service de Little Tony et de la bourgeoisie yantaiaise.