Mésaventures Aéroportuaires (II)

Je n’avais personnellement jamais rencontré de problème sérieux dans les aéroports avant de venir en Chine. Il y a déjà eu quelques légères anicroches, mais rien de marquant dans l’ensemble. Mon oncle m’avait bien parlé de ses mésaventures en provenance ou en direction de la Chine: délais indécents, vols annulés ou reportés. Mais ce n’est évidemment qu’en le vivant soi-même qu’on le réalise vraiment.

Heureusement, j’ai été plus chanceux. À commencer par Yāntái, dont l’aéroport minuscule n’est pas à l’abri des délais. Quand je dis minuscule, c’est qu’il est vraiment petit: d’un côté le terminal des départs avec ses trois ou quatre comptoirs d’enregistrement et sa mini section de sécurité, et de l’autre celui des arrivées avec un petit carrousel à bagages et à peine quelques dizaines de mètres qui séparent la porte du tarmac à celle de la sortie. Parlant du tarmac, il est aussi assez diminutif. Sa petitesse et les collines qui l’entourent donnent une impression d’exigüité encore plus grande qui pourrait faire angoisser n’importe quel voyageur y atterrissant pour la première fois. Pour moi, ce bébé aéroport présentait deux avantages majeurs. Il est d’abord situé dans le district de Láishān, là où je vivais, à environ 25 minutes et 10 dollars de taxi du campus universitaire. Ensuite, pas besoin de s’y rendre tellement en avance: s’enregistrer une heure avant son vol s’y fait aisément. Désavantage: l’avion ne décolle jamais à l’heure prévue. Quand tu achètes ton billet sur les internets, on te dit que le trajet prendra 70 minutes, alors qu’en réalité c’est au moins vingt de plus. Mais bon, rien de grave. Comme bien d’autres villes chinoises, Yāntái est en croissance et vient de se doter d’une gare de train à haute vitesse ainsi que d’un aéroport international. Fini, le bon vieux temps: le nouvel aéroport est situé dans le district de Pénglái, à une heure et demie de bus du centre-ville, et à deux heures de Láishān!

C’est plutôt en-dehors de Yāntái que j’ai vécu quelques mésaventures aéroportuaires… et parfois par ma faute. Comme en février 2014 alors que j’ai raté une correspondance à Shànghǎi à destination de Pékin, en provenance du Vietnam. Une erreur stupide de ma part qui m’a coûté une cinquantaine de dollars et plusieurs heures d’attente pour un nouveau billet vers Pékin en première classe.

Ou encore en retournant à Yāntái à la fin de septembre dernier, après un séjour au Xīnjiāng qui avait déjà été assez fertile en problèmes de transport comme ça. Trente-neuf heures d’autobus entre Turpan et Kashgar m’avaient incité à délaisser le transport terrestre pour retourner à Ürümqi, la capitale provinciale, et de là retourner dans la capitale nationale. Malheureusement, le vol fut changé quelques heures avant le départ par une agente louche qui m’a de surcroît chargé un supplément. Puis, comble de chinoiserie, l’avion en question arrive en retard et je rate donc ma correspondance vers Pékin. Heureusement, la compagnie aérienne me rebooke un vol gratuitement et mes problèmes de transport sont désormais choses du passé… jusqu’à ce que je m’attarde trop à un souper chez tonton et que j’arrive tout juste après la fermeture du comptoir d’enregistrement pour mon dernier vol. Cette fois c’est une nuit complète à l’aéroport et plus de trois cents dollars que ça me coûte pour un nouveau billet en première classe. Arrivé dans mon lit le lendemain matin peu avant 6h, j’espère que ça m’aura finalement servi de leçon…

Le dernier chapitre des mésaventures aéroportuaires date des derniers mois, lors d’un énième aller-retour Canada-Empire du Milieu. Fin mars, vol Pékin-Toronto. Au check-in, j’apprends que le vol est retardé de cinq heures. Semble-t-il que notre avion parti de Vancouver a dû faire escale d’urgence à Anchorage en Alaska pour cause de passager sérieusement malade. Ben coudonc.

Arrivés à Toronto le 25 mars en soirée, ceux qui avaient comme moi une correspondance vers Montréal l’ont évidemment manquée. Rendons à Air Canada ce qui appartient à Air Canada; ils nous donnent dix piasses de manger et même une nuit gratuite à l’hôtel de l’aéroport, notre prochain vol ne décollant que tôt le lendemain matin. Je choisis de (ne pas) dormir sur un banc plutôt que d’aller à l’hôtel et risquer de passer tout droit, exténué que je suis. C’est finalement le lendemain matin que je sors de P.E.T. fatigué, mais content d’être de retour. La matinée est belle, fraîche et ensoleillée, annonçant sept semaines riches en émotions avant un nouveau départ.

Épilogue: Montréal-Vancouver-Guǎngzhōu-Běijīng, départ le 17 mai dernier en soirée. Aucun problème jusqu’à Guǎngzhōu (Canton), je réussis même à dormir relativement bien dans l’aire d’attente des arrivées à Vent Couvert. C’est après la pause cigarette cantonaise que les choses se gâtent, alors que l’écran des départs m’apprend que le vol vers Pékin est annulé. Au comptoir d’enregistrement, on dit que c’est à cause du “mauvais temps”, évidemment; j’embarquerai donc dans le prochain avion à destination de la capitale. Pas de typhon, de tornade ou de plaie d’Égypte en vue, pourtant…

Le hic c’est qu’on doit aller chercher nos bagages déjà enregistrés pour les ré-enregistrer dans le prochain vol, qui part dans moins d’une heure et demie. Là, c’est le bordel. On doit se rendre à un point A où les employés qui ne parlent pas vraiment anglais tentent de nous dire d’aller au point B puis de revenir ensuite à A. Et bien évidemment, plusieurs vols ont été annulés et/ou retardés et donc plein de gens stressés paniquent et parlent en même temps; confusion chinoise. Heureusement, un bon samaritain maîtrisant la langue de Carey Price m’indique où aller. En chemin j’apprends qu’il vient de terminer sa session d’études à Boston et qu’il retourne chez lui à Fúzhōu pour les vacances.

Rendus au point B, on doit attendre devant un mur de vitre. De l’autre côté, des employés tentent tant bien que mal de retrouver les valises des passagers énervés qui ont peur de manquer leur avion. Des papiers avec les numéros de vol écrits à la main sont collés sur la vitre du côté des employés et les bagages correspondants s’entassent derrière. De notre côté du mur transparent, les voyageurs agitent leur carte d’embarquement pour qu’un employé ramène le bagage au point A et qu’ensuite chacun puisse le ré-enregistrer pour sa correspondance. Situation assez absurde et stressante alors que les minutes passent et que le staff plus ou moins organisé en a manifestement plein les bras devant les clients angoissés. À côté de moi, le jeune Chinois discute avec un gars de Cleveland qui ne manque pas de faire savoir son mécontentement sur la procédure à coups de “That’s not how we’d do it back home” et de “It’s fucking disrespectful”. Mon sac à dos finit par arriver et je souhaite bonne chance à mes deux comparses avant de retourner en courant vers le point A. En sueurs, je me lance le plus rapidement possible avec mes trois sacs vers le comptoir des bagages où heureusement tout se passe rapidement. Prochaine étape avant l’embarquement: la sécurité. Il me reste vingt minutes.

Une fois passée la sécurité, je suis détrempé mais soulagé: je vais être à la porte d’embarquement à temps. Dix minutes d’avance, même. J’en prends cinq pour chercher une prise où brancher mon laptop, puis réalise que, bizarrement, il n’y a presque personne ici. C’est que la porte d’embarquement a été changée! Autre course vers la nouvelle porte d’embarquement qui se situe dans une petite salle au niveau inférieur. La place est bondée: tous les voyageurs réassignés à un nouveau vol s’y trouvent. Je me faufile pour vérifier que je suis au bon endroit, puis attends. Une dizaine de minutes plus tard, je me rends compte que la porte d’embarquement a encore été changée… pour une autre, voisine. On entre finalement dans l’avion après un court trajet en navette, en retard sur l’horaire, évidemment. Je profite de mon upgrade et de mon siège rétractable en première classe pour dormir presque toute l’heure et demie que dure le trajet vers Pékin. Sorti des douanes un peu après une heure du matin le mercredi 20 mai heure locale, je suis accueilli par Mister Gao, employé de l’agence qui m’engage. Il me paye du KFC et prend même une photo de moi prenant ma première bouchée qu’il envoie à Lisa, sa collègue plus ou moins compétente avec qui je fais affaire. Puis il me reconduit jusqu’à la Běijīng Dàyú Middle School avec la musique dans le tapis. Espérons que cette fois sera la bonne!

Finalement, mes mésaventures aéroportuaires n’auront pas été bien graves… First-world problems, comme disent les Chinois.* Je souhaite maintenant éviter les aéroports pour un petit bout de temps. En voyage, cet été, je prendrai le train. Espérons qu’il ne me donne pas trop de matière à écrire.

* Expression empruntée à René Homier-Roy, à l’époque de “C’est Bien Meilleur Le Matin”, à la radio de Radio-Canada.

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Mésaventures Aéroportuaires (I)

Avertissement: cette chronique n’a pas pour but de déblatérer sur la mauvaise efficacité du système aéroportuaire chinois… bon, un peu quand même.

Savais-tu, cher lecteur chère lectrice, que la Chine se classe parmi l’élite mondiale au niveau de la sécurité aérienne? En effet, il semble que les accidents d’avion soient ici aussi rares que des toilettes avec du papier hygiénique. Mais puisqu’on est dans un pays de paradoxes, il se classe aussi bon premier au monde pour les délais… et ce, même si les chiffres sont manipulés plus souvent qu’autrement. Il arrive souvent qu’une compagnie aérienne embarque les passagers pour un vol dont elle sait déjà qu’il ne partira pas à temps. L’avion fait donc du taxi ou reste immobile, puis on demande éventuellement aux passagers de retourner à la porte d’embarquement. Tout ça pour éviter que le vol soit classé comme ayant décollé en retard dans les statistiques officielles… même si l’avion est toujours sur le tarmac.

Mais est-ce toujours la faute aux vlimeuses compagnies aériennes? Non. Officiellement, on invoque presque invariablement “le mauvais temps”, mais il existe officieusement trois raisons principales. Il y a d’abord le traffic aérien qui a commencé à augmenter il y a une trentaine d’années et qui a explosé depuis la décennie 1990-2000. La Chine est aujourd’hui le deuxième pays en importance pour le volume de circulation aérienne derrière les États-Unis même si beaucoup, beaucoup de Chinois ne prendront jamais l’avion de leur vie. Le gouvernement a beau prendre diverses mesures pour améliorer la situation, comme faire construire des centaines et des milliers d’aéroports et de lignes de trains rapides, le ciel chinois est toujours aussi engorgé. Mais comment est-ce possible?

Dans une moindre mesure, on peut aussi blâmer le contrôle aérien en général, pour deux raisons. D’abord, le système de contrôle aérien souffre d’une sorte d’allergie aux risques. Il y a une vingtaine d’années, une série d’accidents avait marqué les esprits et mis à mal la réputation chinoise en matière de sécurité aérienne. Depuis ce temps, les autorités ont compensé par des mesures très prudentes, trop selon plusieurs observateurs occidentaux. Les avions sont par exemple tenus de circuler beaucoup plus loin les uns des autres comparativement à ailleurs dans le monde, ce qui ralentit davantage le traffic aérien déjà très lourd. Ensuite, il y a le fait que les contrôleurs aériens travaillent sous haute pression. Dans un pays où l’on redoute constamment de “perdre la face” et qui est géré d’une main de fer à tous les niveaux, il y a peu de place à l’erreur et celle-ci est punie sévèrement. C’est pourquoi les opérateurs ont tendance à pécher par excès de zèle et à retarder facilement un décollage dès qu’une petite turbulence se pointe à l’horizon. D’où les deux côtés de la médaille: un bilan sécuritaire exemplaire, mais des retards et annulations à la tonne.

Enfin, le dernier problème n’est certainement pas le moindre: il s’agit des activités militaires. En Chine, l’Armée de Libération du Peuple contrôle quasiment 80% de l’espace aérien domestique! En ajoutant cela au timide contrôle aérien et à la constante augmentation du traffic, on réalise que l’espace aérien commercial est extrêmement restreint et donc engorgé. Les compagnies et contrôleurs doivent donc constamment demander l’approbation de leurs plans de vol aux autorités militaires qui les confinent à d’étroits corridors de vol, ce qui est déjà problématique mais qui le devient encore davantage lorsqu’il y a des intempéries. Mais ce n’est pas tout: l’armée jouissant d’une quasi-omnipotence au royaume des pandas, elle ne se gêne pas pour effectuer des exercices militaires réguliers, parfois à la dernière minute. Et puis on raconte entre les branches que certains officiels de l’armée seraient parfois enclins à monnayer l’espace aérien au plus offrant, mais ce ne sont que des rumeurs, bien sûr…

Ces dernières années, le gouvernement chinois est devenu plus sensible au phénomène, qui génère de plus en plus de frustration chez les voyageurs locaux et étrangers. Les plaintes sont nombreuses et les épisodes de “air rage” de moins en moins rares, alors que les affrontements entre passagers et employés d’aéroports ou de compagnies aériennes se multiplient. Mais malgré que les autorités investissent dans les infrastructures et que les restrictions militaires s’assouplissent quelque peu, ce n’est pas assez. Plusieurs analystes concluent donc que la seule solution envisageable passerait par une réforme en profondeur de la gérance chinoise. Et ultimement, la seule personne qui en possède le pouvoir est le président Xí Jìnpíng, qui dirige à la fois le gouvernement et la commission militaire centrale du pays. Big Brother, m’entends-tu?