Jours De Smog

“Airpocalypse”. C’est ce joli néologisme que les médias occidentaux utilisent de plus en plus pour décrire les épisodes de smog intenses dans les grandes villes du monde et de Chine, notamment. L’expression se veut exagérée et sarcastique mais n’est pas totalement dépourvue de vérité en soi.

Le terme a commencé à apparaître à l’hiver 2013, dans ce qui allait devenir le pire épisode de pollution atmosphérique que Běijīng ait connu. Depuis, le public est de plus en plus mécontent et se plaint plus ouvertement de la qualité de l’air, malgré la censure et le constant bafouage de la liberté d’expression par les autorités. Ces dernières n’ont depuis eu d’autre choix que de mettre en place un index sur la qualité de l’air concernant les particules de pollution dangereuses. Ce guide comprend sept paliers (du vert au gris, de “Bon” à “Hors Catégorie”) et des mesures d’urgence visant à diminuer la pollution en période critique. Le principal problème apporté par le brouillard gris-blanchâtre est évidemment ses conséquences sur la santé. Les particules de pollution les plus nocives sont celles dites fines, d’un diamètre inférieur à 2,5 microns, qui sont susceptibles de causer de sérieux dommages aux poumons et au coeur. Malgré les promesses, les efforts et les mesures implantées par le Parti communiste ces dernières années, les choses ne changent que très lentement: corruption, laxisme dans l’application et le respect des règlements, construction planifiée d’autres centrales au charbon… conférence de Paris ou pas, la Chine est et restera vraisemblablement le plus grand pollueur et consommateur de charbon au monde.

En Chine, le smog (contraction de smoke fog) est fréquent dans n’importe quelle ville d’une grosseur minimale. Mais les choses empirent à partir de la mi-novembre lorsque les systèmes de chauffage sont mis en marche jusqu’en mars. Le système public et gratuit n’est toutefois fourni qu’au nord de la rivière Huái et des montagnes Qínlíng, la démarcation nord-sud traditionnelle du pays. La limite n’a pas été tracée en ligne droite et en fonction des températures mais selon des démarcations territoriales historiques; elle se situe grosso modo autour du 33e degré de latitude nord. Plus il fait froid et plus on brûle du charbon de mauvaise qualité pour chauffer, ce qui implique plus de pollution, de problèmes de santé et une espérance de vie plus courte d’en moyenne cinq à six ans pour les gens habitant au nord de la ligne Qín-Huái.

Lorsque j’étais à Yāntái, de septembre 2013 à octobre 2014, le smog était aussi une réalité mais dans une moindre mesure qu’à beaucoup d’autres endroits. L’air un peu plus pur de la jolie petite ville côtière du Shāndōng tient à deux choses. D’abord, la densité de population plus faible de la ville et des environs. La préfecture de Yāntái ne compte “que” sept millions de personnes réparties sur un territoire énorme. La région immédiate est elle aussi relativement peu dense selon les standards chinois même si la province est la deuxième plus peuplée du pays avec près de 100 millions de bridés. Ensuite, le vent de la mer qui balaie les côtes de façon quasi-permanente aide beaucoup à dissiper le brouillard de fumée. On n’y échappe tout de même pas, surtout le soir et par temps froid. Des épisodes de pollution plus ou moins importants surviennent épisodiquement le reste de l’année, le vent charriant parfois la brume enfumée sur de longues distances et les industries du nord-est du pays saturant parfois l’air durant des semaines sans qu’on puisse rien y faire.

Ici à Běijīng, le problème atteint des sommets. La ville est assurément un endroit du monde où le phénomène est le plus extrême. Plusieurs facteurs expliquent les niveaux de pollution régulièrement élevés et souvent dangereux qu’on y retrouve: l’utilisation du charbon comme source d’électricité, les rejets polluants des moyens de transport, la forte activité industrielle régionale ainsi que des éléments topographiques et météorologiques locaux. Comme on le sait, le charbon est une véritable plaie environnementale et la Chine l’utilise massivement. Les transports fonctionnant aux combustibles fossiles émettent eux aussi une part importante de GES, la ville comptant plus de cinq millions de véhicules motorisés. Notons aussi que les normes environnementales qui y sont liés ne sont pas nécessairement très sévères, bien appliquées ou respectées consciencieusement. Il va sans dire que Pékin est un centre industriel majeur du pays, mais c’est aussi le cas de la province de Héběi qui l’entoure. La mégalopole et ses environs rejettent ainsi des quantités astronomiques de polluants chaque jour, lesquels sont impossibles à absorber ou disperser de façon efficace. On peut aussi ajouter aux torts des industries la poussière occasionnée par les nombreux chantiers de construction en action simultanément. Les montagnes au nord de la ville n’aident pas, ayant parfois pour effet de maintenir un peu plus le brouillard en suspension dans la ville en agissant comme barrière naturelle aux vents du nord, d’ailleurs rares sauf par périodes brèves où les rafales balaient la ville. À tout cela on ajoute des tempêtes de sable occasionnelles en provenance du nord et on comprend pourquoi la capitale de la Chine est peut-être aussi celle de la pollution atmosphérique.

Quoi faire dans ces conditions? D’abord, et surtout: porter un masque. Je ne m’habitue toujours pas au fait qu’en général si peu de Chinois portent des masques anti-smog, même quand on n’arrive pas à voir à deux coins de rue devant soi tellement le brouillard de fumée est dense. Les jeunes semblent un peu plus enclins à en porter. Les camarades les plus vénérables semblent vivre davantage dans le déni, la témérité et l’ignorance. C’est d’ailleurs ce qu’espère le pouvoir central, comme en témoigne une sortie publique surprise orchestrée à l’hiver 2014. Dans un reportage relayé sur toutes les tribunes médiatiques, on pouvait voir le président Xí Jìnpíng prendre une marche de santé et serrer des mains au centre-ville de Pékin par une belle journée d’airpocalypse, à visage découvert. L’air de dire: “Come on, guys, faites pas vos mauviettes. Si moi j’ai pas besoin de porter un masque aujourd’hui, c’est que ça doit pas être si pire que ça!”.

Mais vraiment, pour tout étranger, le comble de l’inconscience airpocalyptique est probablement le fait de voir un Chinois (rares sont les femmes qui fument) s’allumer une clope en plein brouillard toxique! Ce qui n’est pas sans me rappeler un curieux épisode du mois dernier. Sorti m’acheter des vivres dans la soirée de ce vendredi 13 maudit, je ne m’émouvais déjà plus des camarades avec la clope au bec. Mais je restai bouche bée (sous mon masque) à la vue des petits feux allumés à chaque coin de rue de mon quartier de Méntóugōu, ajoutant à l’ambiance d’Armageddon qui y régnait déjà. Je fus frappé par l’apparente absurdité de la situation: faire de la fumée alors que l’air en est déjà saturé? Après quelques recherches, il semble que j’aie plutôt assisté à un vieux rituel chinois dédié aux esprits des ancêtres. Les pratiquants de ces rites aux origines taoïstes et bouddhistes brûlent de faux billets d’argent et parfois des représentations de divers objets du défunt en papier mâché. L’objectif est d’offrir une “après-vie” confortable à ses ancêtres et par le fait même s’assurer leur protection dans le monde des vivants. Pourquoi le faire ce soir-là? Selon le calendrier traditionnel chinois, le 13 novembre dernier était le sixième jour du début de l’hiver. Novembre a aussi été anormalement froid cette année et peut-être les gens voulaient-ils consumer de l’argent et/ou des “vêtements” pour s’assurer que leurs ancêtres restent bien au chaud dans le monde des morts. Quoi qu’il en soit, il semble que la journée en question était considérée comme propice aux offrandes rituelles destinées aux ancêtres. La combustion du papier en question produit malheureusement une fumée épaisse et toxique qui ne fait qu’ajouter à la pollution ambiante. Comme quoi airpocalypse ou pas, une tradition est une tradition…

Avec ou sans masque, par sale temps atmosphérique on respire inévitablement des particules fines, l’air sent mauvais, picote les yeux, obscurcit les journées et rajoute à la grisaille de l’automne. Sans compter que le masque devient vite suintant de vapeur d’eau à l’intérieur dès qu’on presse un peu le pas. Lorsque le brouillard enfume la ville, on sort moins et la morosité atmosphérique finit par jouer sur notre humeur. Quand le gouvernement déclenche enfin l’alerte pollution, il est supposé forcer les usines polluantes à ralentir leurs activités et à les fermer si nécessaire, suspendre le travail sur les chantiers de construction, restreindre le transport automobile et renforcer le transport en commun. Si la qualité de l’air est très mauvaise, il est censé serrer la vis encore davantage et fermer les écoles. Mais les coûts économiques énormes engendrés par ces mesures et la Chine étant ce qu’elle est, les consignes finissent souvent par n’être appliquées et respectées que mal et bien tardivement. Durant les plus récents épisodes de smog intense, les pires de l’année à date, la première alerte rouge de l’histoire n’a été déclarée que mardi le 8 décembre. Pourtant, la semaine précédente, alors qu’on en était “seulement” à l’alerte orange, les écoles sont restées ouvertes même si pendant deux jours on avait la toux et les yeux qui piquaient dans les classes. Les critiques ont d’ailleurs fusé dans les médias sociaux et traditionnels à ce sujet. Dans ces moments-là on n’a d’autre choix que d’attendre que les autorités fassent leur travail et qu’un vent du nord achève de nous libérer du siège de la brume toxique.

Au moment d’écrire ces lignes, le smog reprend ses droits sur la ville après deux courts épisodes de ciel bleu. Après les mesures d’urgence et parfois un providentiel vent du nord, le ciel se renfume progressivement et ainsi recommence le yo-yo airpocalyptique de la capitale chinoise. Décidément, mon expérience pékinoise aura testé ma patience en plus de me faire apprécier encore davantage ce que j’ai. Au paroxysme des intenses épisodes de smog, je repense à l’air si propre d’où je viens. Le moment n’est plus très loin où je me lèverai le matin (ou l’après-midi) et, sortant dehors, je prendrai de grandes bouffées de l’air froid et humide de janvier. De l’air pratiquement pur à respirer sans modération et sans masque, loin de l’airpocalypse de l’Empire du Milieu.

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Le Festival International De Marche En Montagne

Vendredi le 11 septembre en après-midi, je me rends au bureau de Wén Fēng (A.K.A. Victoria) au 3e étage du bâtiment adjacent aux salles de classe. Une nouvelle politique de Big Brother m’oblige à déclarer à la Teacher Supervisor mes allées et venues la fin de semaine, question “d’assurer ma sécurité”. Je vais donc lui dire que j’ai l’intention de me rendre au Palais d’Été le lendemain. J’en ai besoin: on vient de compléter la première semaine de cours à la Běijīng Dàyú Middle School, mon amoureuse et mon oncle ont quitté le pays fin août (pas ensemble, je te rassure) et j’étouffe dans mon morne petit quartier de la banlieue ouest de Pékin.

Ma supérieure acquiesce à ma demande avant de me faire une contre-proposition: une petite promenade en montagne entre collègues, à la place? Pourquoi pas; après tout, le Palais d’Été sera encore là la fin de semaine prochaine. Elle me donne une casquette blanche, un t-shirt vert fluo et des numéros à attacher devant et derrière le chandail comme si on s’en allait faire une course officielle. Je ne pose pas trop de questions, plus amusé qu’intrigué par ce kit du bon petit randonneur chinois. Elle m’annonce qu’on viendra me chercher le lendemain matin à… 6h30. Un samedi!

En Chine, si tu ne poses pas de questions, ou pas les bonnes, tu n’auras souvent que peu de détails sur ce qui se passe vraiment. Le lendemain matin, il est 6h32 et je m’apprête à sortir de ma chambre lorsque mon celléphone sonne: c’est Victoria qui m’indique qu’on m’attend dans le stationnement. À 6h33, les portes de l’ascenseur s’ouvrent au cinquième étage et j’en vois émerger Anna, une de mes collègues. “Ils m’ont dit de venir te chercher!”, me dit-elle avec un sourire insistant. Je me sens alors comme Carey Price qui répond à un journaliste inquiet d’une défaite contre l’équipe C du Chicago en match préparatoire: “Just chill out”, ai-je envie de répondre.

Arrivés dans le stationnement de l’école, je m’aperçois que c’est un autobus voyageur qui nous attend, rien de moins! Petite promenade entre collègues ou cross-country olympique à relais? Nous partons donc avec plus de cinq malheureuses minutes de retard en cette belle matinée ensoleillée. Le chauffeur arrête plusieurs fois dans le quartier pour faire monter des employés de l’école à bord. On se retrouve bientôt une quinzaine assis en train de manger le petit-déjeuner qu’on nous a remis en embarquant. Avec tous les arrêts et la vitesse de pointe de l’autobus que j’estime à 60 km/h, on met pas loin de deux heures à se rendre là où on s’en va.

Arrivés à destination, on met nos numéros de coureurs professionnels puis on attend à côté de l’école secondaire du coin. D’autres collègues sont venus nous rejoindre par leurs propres moyens, dont Mr. Zhào, le directeur. Ça fait de nous un groupe d’une vingtaine de personnes. Pendant que ma collègue Barbara m’accroche gentiment mon numéro dans le dos, Victoria m’explique que nous prenons part au Běijīng International Mountain Walking Festival. Pas de blague; je réalise que c’est même écrit en petit sur nos vêtements. Avant le départ, lǎobǎn Zhào fait un petit discours que je ne comprends pas. En guise de traduction, Victoria me lance, avec un sourire presque malicieux: “Tu peux marcher vingt kilomètres, hein Charles?”. “Euh, oui!”, répond mon orgueil. En Chine, n’importe quelle situation à l’apparence insignifiante peut se transformer à tout moment en aventure inattendue…

Victoria me désigne mon petit groupe de braves aventuriers puis nous nous dirigeons tous vers la zone de départ. Avant d’y arriver on doit passer à travers la sécurité habituelle puis on a droit à un Red Bull chinois. On se sent comme à une course officielle: le boulevard de la petite ville dont j’ignore le nom est barré par la police, les bannières et affiches des commanditaires sont déployées le long du début du parcours, les marcheurs et curieux sont présents en grand nombre et il y a même un band qui chante une toune en anglais.

Le signal de départ est donné à 8h30. Il fait très beau et doux, et puis le ciel est d’un bleu pur et quasi sans nuages, ce qui est rare par ici. Le monsieur full equipped qui semble être le meneur de notre groupe part presque en flèche, ce qui à mon sens n’est pas nécessairement une bonne idée: il n’y a aucune trace de compétition perceptible dans cet événement et puis on a vingt kilomètres à faire, champion. Je décide donc d’agir de façon mature et de prêcher par l’exemple: je clanche.

Je suis peut-être soupe au lait, mais je n’ai pas envie d’entendre des conversations incessantes de gens que je ne comprends et ne connais pas. J’en ai déjà soupé (déjeuné) dans l’autobus et puis il fait tellement beau que je préfère me prendre une date avec moi-même aujourd’hui. Sauf que mes partners, en bons Chinois, sont plutôt d’avis qu’on devrait tous rester ensemble et gambader joyeusement main dans la main (en parlant sans arrêt). Au cours des cinq premiers kilomètres, je les vois donc tenter obstinément de me rejoindre en prenant des raccourcis dans les lacets de la montée et en me collant aux fesses un garçon timide, fils d’une employée de l’école.

Au kilomètre #5, on débouche dans un joli hameau de montagne, le village de Mǎláncūn, qui fait office d’étape pour la journée. J’aperçois Mr. Zhào qui, au téléphone, me fait signe d’attendre. Mon groupe l’a prévenu de mon échappée. Alors qu’on se remet tous en route, on me fait gentiment comprendre que je ne dois plus les distancer. J’acquiesce aimablement. Deux kilomètres plus tard, je les ai largués pour de bon… tous, sauf le petit gars.

Il me suivra tout le long, marchant, trottinant et courant parfois pour me rattraper. Ce n’est pas que mon rythme soit très rapide; plusieurs Chinois me dépasseront à la course, cet avant-midi là. Le parcours est relativement facile et tout simplement superbe. Le dénivelé est faible, le ciel d’un bleu parfaitement azur et les montagnes s’étendent à perte de vue. Les cinq derniers kilomètres se font dans un sentier longeant un lac entouré de montagnes. Vers la fin, on arrive en vue d’un barrage hydroélectrique sur lequel on passera pour regagner le point de départ et boucler la boucle. Au cours de ces forts agréables vingt kilomètres, je m’arrête souvent pour prendre des photos et parfois échanger une bouteille d’eau vide contre une pleine. Je termine finalement le parcours en à peu près 3h15, ayant marché d’un rythme résolu qui m’aura donné de belles grosses ampoules sous les pieds et mal aux jambes. Bref, que de plaisir.

En revenant au petit centre-ville, on débouche dans une zone d’arrivée installée sur une place publique carrée. S’y côtoient des kiosques de commanditaires et de collations trop chères ainsi que beaucoup trop de gens et de bruit dans un joyeux chaos tout à fait chinois. J’y apprends que l’événement a lieu depuis 2010 (6e édition) et qu’il est financé par une compagnie immobilière apparemment assez imbue de son succès. J’ai faim, soif, mal aux pieds et aux jambes mais c’est surtout le tapage ambiant qui me décourage de l’endroit. Je me pousse donc en direction du village pour aller manger un bol de nouilles dans un restaurant plus tranquille.

Repus, je vais attendre mon groupe où l’autobus s’est garé, à côté de l’école secondaire locale. Évidemment, on ne m’a rien dit et je n’ai pas posé de questions… nous allons donc dîner et je remange donc un peu. Nous partons vers 14h et je dors durant presque tout le trajet du retour. Mon enthousiasme m’aura donné mal aux pieds et aux jambes pendant trois jours.

Voilà ce qui complète l’édition 2015 du Festival International de Marche en Montagne de Běijīng. Après quelques recherches, j’ai appris que l’événement était parrainé par la ville de Běijīng et membre de la “IML Walking Association”, anciennement la “International Marching League”, fondée aux Pays-Bas en 1909. L’événement du 12-13 septembre avait lieu à Zhāitáng, à environ vingt kilomètres à l’ouest de mon école dans le district de Méntóugōu. Évidemment, un événement international ne serait complet sans la présence d’étrangers; je n’en aurai vu qu’un, entre les kilomètres 3 et 4. Il ne me reste qu’à apprendre la leçon avant de m’embarquer dans une prochaine aventure chinoise: poser des questions…

Mésaventures Aéroportuaires (II)

Je n’avais personnellement jamais rencontré de problème sérieux dans les aéroports avant de venir en Chine. Il y a déjà eu quelques légères anicroches, mais rien de marquant dans l’ensemble. Mon oncle m’avait bien parlé de ses mésaventures en provenance ou en direction de la Chine: délais indécents, vols annulés ou reportés. Mais ce n’est évidemment qu’en le vivant soi-même qu’on le réalise vraiment.

Heureusement, j’ai été plus chanceux. À commencer par Yāntái, dont l’aéroport minuscule n’est pas à l’abri des délais. Quand je dis minuscule, c’est qu’il est vraiment petit: d’un côté le terminal des départs avec ses trois ou quatre comptoirs d’enregistrement et sa mini section de sécurité, et de l’autre celui des arrivées avec un petit carrousel à bagages et à peine quelques dizaines de mètres qui séparent la porte du tarmac à celle de la sortie. Parlant du tarmac, il est aussi assez diminutif. Sa petitesse et les collines qui l’entourent donnent une impression d’exigüité encore plus grande qui pourrait faire angoisser n’importe quel voyageur y atterrissant pour la première fois. Pour moi, ce bébé aéroport présentait deux avantages majeurs. Il est d’abord situé dans le district de Láishān, là où je vivais, à environ 25 minutes et 10 dollars de taxi du campus universitaire. Ensuite, pas besoin de s’y rendre tellement en avance: s’enregistrer une heure avant son vol s’y fait aisément. Désavantage: l’avion ne décolle jamais à l’heure prévue. Quand tu achètes ton billet sur les internets, on te dit que le trajet prendra 70 minutes, alors qu’en réalité c’est au moins vingt de plus. Mais bon, rien de grave. Comme bien d’autres villes chinoises, Yāntái est en croissance et vient de se doter d’une gare de train à haute vitesse ainsi que d’un aéroport international. Fini, le bon vieux temps: le nouvel aéroport est situé dans le district de Pénglái, à une heure et demie de bus du centre-ville, et à deux heures de Láishān!

C’est plutôt en-dehors de Yāntái que j’ai vécu quelques mésaventures aéroportuaires… et parfois par ma faute. Comme en février 2014 alors que j’ai raté une correspondance à Shànghǎi à destination de Pékin, en provenance du Vietnam. Une erreur stupide de ma part qui m’a coûté une cinquantaine de dollars et plusieurs heures d’attente pour un nouveau billet vers Pékin en première classe.

Ou encore en retournant à Yāntái à la fin de septembre dernier, après un séjour au Xīnjiāng qui avait déjà été assez fertile en problèmes de transport comme ça. Trente-neuf heures d’autobus entre Turpan et Kashgar m’avaient incité à délaisser le transport terrestre pour retourner à Ürümqi, la capitale provinciale, et de là retourner dans la capitale nationale. Malheureusement, le vol fut changé quelques heures avant le départ par une agente louche qui m’a de surcroît chargé un supplément. Puis, comble de chinoiserie, l’avion en question arrive en retard et je rate donc ma correspondance vers Pékin. Heureusement, la compagnie aérienne me rebooke un vol gratuitement et mes problèmes de transport sont désormais choses du passé… jusqu’à ce que je m’attarde trop à un souper chez tonton et que j’arrive tout juste après la fermeture du comptoir d’enregistrement pour mon dernier vol. Cette fois c’est une nuit complète à l’aéroport et plus de trois cents dollars que ça me coûte pour un nouveau billet en première classe. Arrivé dans mon lit le lendemain matin peu avant 6h, j’espère que ça m’aura finalement servi de leçon…

Le dernier chapitre des mésaventures aéroportuaires date des derniers mois, lors d’un énième aller-retour Canada-Empire du Milieu. Fin mars, vol Pékin-Toronto. Au check-in, j’apprends que le vol est retardé de cinq heures. Semble-t-il que notre avion parti de Vancouver a dû faire escale d’urgence à Anchorage en Alaska pour cause de passager sérieusement malade. Ben coudonc.

Arrivés à Toronto le 25 mars en soirée, ceux qui avaient comme moi une correspondance vers Montréal l’ont évidemment manquée. Rendons à Air Canada ce qui appartient à Air Canada; ils nous donnent dix piasses de manger et même une nuit gratuite à l’hôtel de l’aéroport, notre prochain vol ne décollant que tôt le lendemain matin. Je choisis de (ne pas) dormir sur un banc plutôt que d’aller à l’hôtel et risquer de passer tout droit, exténué que je suis. C’est finalement le lendemain matin que je sors de P.E.T. fatigué, mais content d’être de retour. La matinée est belle, fraîche et ensoleillée, annonçant sept semaines riches en émotions avant un nouveau départ.

Épilogue: Montréal-Vancouver-Guǎngzhōu-Běijīng, départ le 17 mai dernier en soirée. Aucun problème jusqu’à Guǎngzhōu (Canton), je réussis même à dormir relativement bien dans l’aire d’attente des arrivées à Vent Couvert. C’est après la pause cigarette cantonaise que les choses se gâtent, alors que l’écran des départs m’apprend que le vol vers Pékin est annulé. Au comptoir d’enregistrement, on dit que c’est à cause du “mauvais temps”, évidemment; j’embarquerai donc dans le prochain avion à destination de la capitale. Pas de typhon, de tornade ou de plaie d’Égypte en vue, pourtant…

Le hic c’est qu’on doit aller chercher nos bagages déjà enregistrés pour les ré-enregistrer dans le prochain vol, qui part dans moins d’une heure et demie. Là, c’est le bordel. On doit se rendre à un point A où les employés qui ne parlent pas vraiment anglais tentent de nous dire d’aller au point B puis de revenir ensuite à A. Et bien évidemment, plusieurs vols ont été annulés et/ou retardés et donc plein de gens stressés paniquent et parlent en même temps; confusion chinoise. Heureusement, un bon samaritain maîtrisant la langue de Carey Price m’indique où aller. En chemin j’apprends qu’il vient de terminer sa session d’études à Boston et qu’il retourne chez lui à Fúzhōu pour les vacances.

Rendus au point B, on doit attendre devant un mur de vitre. De l’autre côté, des employés tentent tant bien que mal de retrouver les valises des passagers énervés qui ont peur de manquer leur avion. Des papiers avec les numéros de vol écrits à la main sont collés sur la vitre du côté des employés et les bagages correspondants s’entassent derrière. De notre côté du mur transparent, les voyageurs agitent leur carte d’embarquement pour qu’un employé ramène le bagage au point A et qu’ensuite chacun puisse le ré-enregistrer pour sa correspondance. Situation assez absurde et stressante alors que les minutes passent et que le staff plus ou moins organisé en a manifestement plein les bras devant les clients angoissés. À côté de moi, le jeune Chinois discute avec un gars de Cleveland qui ne manque pas de faire savoir son mécontentement sur la procédure à coups de “That’s not how we’d do it back home” et de “It’s fucking disrespectful”. Mon sac à dos finit par arriver et je souhaite bonne chance à mes deux comparses avant de retourner en courant vers le point A. En sueurs, je me lance le plus rapidement possible avec mes trois sacs vers le comptoir des bagages où heureusement tout se passe rapidement. Prochaine étape avant l’embarquement: la sécurité. Il me reste vingt minutes.

Une fois passée la sécurité, je suis détrempé mais soulagé: je vais être à la porte d’embarquement à temps. Dix minutes d’avance, même. J’en prends cinq pour chercher une prise où brancher mon laptop, puis réalise que, bizarrement, il n’y a presque personne ici. C’est que la porte d’embarquement a été changée! Autre course vers la nouvelle porte d’embarquement qui se situe dans une petite salle au niveau inférieur. La place est bondée: tous les voyageurs réassignés à un nouveau vol s’y trouvent. Je me faufile pour vérifier que je suis au bon endroit, puis attends. Une dizaine de minutes plus tard, je me rends compte que la porte d’embarquement a encore été changée… pour une autre, voisine. On entre finalement dans l’avion après un court trajet en navette, en retard sur l’horaire, évidemment. Je profite de mon upgrade et de mon siège rétractable en première classe pour dormir presque toute l’heure et demie que dure le trajet vers Pékin. Sorti des douanes un peu après une heure du matin le mercredi 20 mai heure locale, je suis accueilli par Mister Gao, employé de l’agence qui m’engage. Il me paye du KFC et prend même une photo de moi prenant ma première bouchée qu’il envoie à Lisa, sa collègue plus ou moins compétente avec qui je fais affaire. Puis il me reconduit jusqu’à la Běijīng Dàyú Middle School avec la musique dans le tapis. Espérons que cette fois sera la bonne!

Finalement, mes mésaventures aéroportuaires n’auront pas été bien graves… First-world problems, comme disent les Chinois.* Je souhaite maintenant éviter les aéroports pour un petit bout de temps. En voyage, cet été, je prendrai le train. Espérons qu’il ne me donne pas trop de matière à écrire.

* Expression empruntée à René Homier-Roy, à l’époque de “C’est Bien Meilleur Le Matin”, à la radio de Radio-Canada.

Mésaventures Aéroportuaires (I)

Avertissement: cette chronique n’a pas pour but de déblatérer sur la mauvaise efficacité du système aéroportuaire chinois… bon, un peu quand même.

Savais-tu, cher lecteur chère lectrice, que la Chine se classe parmi l’élite mondiale au niveau de la sécurité aérienne? En effet, il semble que les accidents d’avion soient ici aussi rares que des toilettes avec du papier hygiénique. Mais puisqu’on est dans un pays de paradoxes, il se classe aussi bon premier au monde pour les délais… et ce, même si les chiffres sont manipulés plus souvent qu’autrement. Il arrive souvent qu’une compagnie aérienne embarque les passagers pour un vol dont elle sait déjà qu’il ne partira pas à temps. L’avion fait donc du taxi ou reste immobile, puis on demande éventuellement aux passagers de retourner à la porte d’embarquement. Tout ça pour éviter que le vol soit classé comme ayant décollé en retard dans les statistiques officielles… même si l’avion est toujours sur le tarmac.

Mais est-ce toujours la faute aux vlimeuses compagnies aériennes? Non. Officiellement, on invoque presque invariablement “le mauvais temps”, mais il existe officieusement trois raisons principales. Il y a d’abord le traffic aérien qui a commencé à augmenter il y a une trentaine d’années et qui a explosé depuis la décennie 1990-2000. La Chine est aujourd’hui le deuxième pays en importance pour le volume de circulation aérienne derrière les États-Unis même si beaucoup, beaucoup de Chinois ne prendront jamais l’avion de leur vie. Le gouvernement a beau prendre diverses mesures pour améliorer la situation, comme faire construire des centaines et des milliers d’aéroports et de lignes de trains rapides, le ciel chinois est toujours aussi engorgé. Mais comment est-ce possible?

Dans une moindre mesure, on peut aussi blâmer le contrôle aérien en général, pour deux raisons. D’abord, le système de contrôle aérien souffre d’une sorte d’allergie aux risques. Il y a une vingtaine d’années, une série d’accidents avait marqué les esprits et mis à mal la réputation chinoise en matière de sécurité aérienne. Depuis ce temps, les autorités ont compensé par des mesures très prudentes, trop selon plusieurs observateurs occidentaux. Les avions sont par exemple tenus de circuler beaucoup plus loin les uns des autres comparativement à ailleurs dans le monde, ce qui ralentit davantage le traffic aérien déjà très lourd. Ensuite, il y a le fait que les contrôleurs aériens travaillent sous haute pression. Dans un pays où l’on redoute constamment de “perdre la face” et qui est géré d’une main de fer à tous les niveaux, il y a peu de place à l’erreur et celle-ci est punie sévèrement. C’est pourquoi les opérateurs ont tendance à pécher par excès de zèle et à retarder facilement un décollage dès qu’une petite turbulence se pointe à l’horizon. D’où les deux côtés de la médaille: un bilan sécuritaire exemplaire, mais des retards et annulations à la tonne.

Enfin, le dernier problème n’est certainement pas le moindre: il s’agit des activités militaires. En Chine, l’Armée de Libération du Peuple contrôle quasiment 80% de l’espace aérien domestique! En ajoutant cela au timide contrôle aérien et à la constante augmentation du traffic, on réalise que l’espace aérien commercial est extrêmement restreint et donc engorgé. Les compagnies et contrôleurs doivent donc constamment demander l’approbation de leurs plans de vol aux autorités militaires qui les confinent à d’étroits corridors de vol, ce qui est déjà problématique mais qui le devient encore davantage lorsqu’il y a des intempéries. Mais ce n’est pas tout: l’armée jouissant d’une quasi-omnipotence au royaume des pandas, elle ne se gêne pas pour effectuer des exercices militaires réguliers, parfois à la dernière minute. Et puis on raconte entre les branches que certains officiels de l’armée seraient parfois enclins à monnayer l’espace aérien au plus offrant, mais ce ne sont que des rumeurs, bien sûr…

Ces dernières années, le gouvernement chinois est devenu plus sensible au phénomène, qui génère de plus en plus de frustration chez les voyageurs locaux et étrangers. Les plaintes sont nombreuses et les épisodes de “air rage” de moins en moins rares, alors que les affrontements entre passagers et employés d’aéroports ou de compagnies aériennes se multiplient. Mais malgré que les autorités investissent dans les infrastructures et que les restrictions militaires s’assouplissent quelque peu, ce n’est pas assez. Plusieurs analystes concluent donc que la seule solution envisageable passerait par une réforme en profondeur de la gérance chinoise. Et ultimement, la seule personne qui en possède le pouvoir est le président Xí Jìnpíng, qui dirige à la fois le gouvernement et la commission militaire centrale du pays. Big Brother, m’entends-tu?

Intermède Médical

Samedi, le 11 octobre. Lever tardif; la veille, mon appartement s’est paqueté d’amis venus boire et manger à ma santé. Ce soir, c’est sur chao yang jiē que ça se passe pour célébrer mon anniversaire. Mais aujourd’hui, je me sens pas mal plus vieux que 26 ans.

Au cours des jours suivants, mon niveau d’énergie se met à diminuer et j’ai de plus en plus mal aux muscles du corps. Enseigner six cours en quatre jours devient vite épuisant et je passe désormais mon temps libre entre dormir, lire et sortir pour aller manger. Une mauvaise grippe, que je me dis. Mais bientôt, je me mets à pisser beaucoup trop foncé. Suivront les nausées, des douleurs au ventre puis la jaunisse. On a beau me dire que les yeux verts me font bien, quelque chose ne tourne définitivement pas rond.

Je google mes symptômes au début de la semaine suivante et c’est à ce moment que je commence à réaliser ce qui se passe. Mardi le 21, je téléphone à Wallace après mes cours: j’ai besoin d’une prise de sang au PC. Ping n’est pas en ville mais il m’envoie un collègue, Jiang Fei, comme escorte. Le lendemain et trois aller-retours à l’hôpital plus tard, Wallace me rappelle:

– Charles, ton foie est malade. On ne pense pas que c’est un cancer…

– Ah bon!

– … Mais c’est probablement une hépatite. Il va falloir que tu retournes chez toi, le plus tôt possible. Désolé.

– Quelle forme d’hépatite? C’est grave?

– On ne sait pas exactement. J’espère que non.

– Je peux pas être traité ici?

– C’est mieux que tu ailles te faire soigner chez toi…

J’ai beau insister, Wallace est intraitable. Une décision prise communément avec les docteurs et son patron, qu’il me dit. C’est dans des moments comme celui-là qu’on réalise qu’on n’a pas le gros bout du bâton en tant qu’étranger. On est ici parce que et tant qu’ils le veulent bien. Malgré une assurance santé, un an d’expérience et un permis de résidence valide jusqu’en juillet 2015, on ne me laisse pas le choix. Poliment mais fermement, Big Brother renvoie l’étranger malade chez lui.

Arrivée à Montréal au début de la nuit du 25 octobre après trente heures de plaisirs aériens et aéroportuaires. Long repos avant l’étape suivante: les urgences. Canadien me fait une passe sua palette ce soir alors qu’il reçoit le Rangers en cette soirée froide et humide. Ça convaincra beaucoup de “malades” à rester devant la télé jusqu’à au moins 22 heures. Départ vers Salaberry-de-Valleyfield au début de la game.

En arrivant aux urgences, la première chose à faire est de prendre un numéro au triage. Quand on t’appelle, tu rencontres une infirmière à qui tu racontes un peu ta vie mais surtout tes symptômes. Ensuite on te classe en ordre de priorité de traitement, bref on te “trie”. Dans ma malchance, j’ai entre autres eu la chance d’attraper une maladie avec laquelle on ne plaisante pas. Après consultation de médecins l’infirmière m’annonce qu’ils me garderont pour la nuit. Je donne donc congé à ma mère et ma soeur, enfile l’inévitable jaquette bleu pâle et m’allonge sur une civière. À ma gauche, une dame aux prises depuis quelques jours avec un sévère virus de type gastroentérite. À ma droite, un homme tombé sur son patio alors qu’il travaillait sur son toit le matin même. Il n’a droit qu’à de la glace; les antidouleurs ne peuvent être prescrits tant qu’un médecin n’a pas émis un diagnostic.

J’ai encore de la misère à réaliser ce qui arrive. L’hôpital, ça avait toujours été pour les autres. Je suis couché sur une civière à Valleyfield et j’ai perdu ma job même si mon foie ne semble pas très malade. Alors que tout commençait enfin à tomber en place dans un nouveau pays et une nouvelle vie, je me mets à jaunir et on me sort de la circulation.

Rien de spécial ne se passe pendant les six heures suivantes sauf les prises de sang. À l’arrivée, l’infirmier ou l’infirmière m’installe un cathéter à un bras puis revient périodiquement remplir de nouvelles fioles qui s’en iront à l’analyse. Rien de souffrant ou pénible mais les piqûres, le sang qu’on te prend et le cathéter qui est là et pince en permanence te rappellent que t’es pas nécessairement top shape.

Un médecin se libère finalement peu après une heure et demie du matin. Quoi de neuf, docteur? Mon foie a définitivement un problème: le niveau d’enzymes hépatiques est à plus de 2000, soit plus de quatre fois plus élevé que celui d’une personne dans un état normal. Mais ça n’est toujours bien pas une hépatite “fulminante” donc Dr Médecin me donne congé pour la nuit. Retour en après-midi pour une échographie qui confirme que je ne suis pas enceinte. Lundi matin, le microbiologiste me rend son diagnostic.

En douze heures passées à l’hôpital, j’ai vu trois médecins et bien plus d’infirmiers et infirmières. On m’a traité en priorité par mesure préventive. La santé publique a aussi assuré un suivi en m’appelant et en vaccinant gratuitement mon père et ma soeur. Et tout ça pour pas une cenne. Merci, système de santé public imparfait.

J’ai contracté une hépatite A, probablement en ingérant de l’eau ou de la nourriture contaminée. J’en suis soulagé étant donné que c’est probablement la forme d’hépatite la moins grave qui existe. Le corps s’en débarrasse presque toujours sans traitement, surtout en bas âge. D’ailleurs, c’est une maladie relativement banale dans les pays à l’hygiène douteuse comme la Chine. Les gens y contractent très souvent l’hépatite A en enfance en n’affichant peu ou pas de symptômes. À l’âge adulte c’est une autre histoire mais ça se complique rarement. Et une fois le virus combattu, on est immunisé pour de bon. Bref, c’est un peu la varicelle des pauvres.

Ma mésaventure est maintenant chose du passé. C’est franchement plate de perdre son emploi et son permis de résidence pour une petite jaunisse, mais au moins je suis en pleine forme. J’ai finalement été chanceux dans ma malchance en contractant l’hépatite A. À moi maintenant de ne pas trop pousser ma luck avec B, C, D et E.

Back To The Commencement

La première semaine suivant mon arrivée, le jeudi 12 septembre 2013 au soir, j’ai pas travaillé même si la majorité de mes collègues enseignaient depuis déjà presque trois semaines. C’est que les freshmen étaient occupés.

Newsflash: la République populaire de Chine est une dictature. Officiellement, une “dictature démocratique” opérée par le peuple lui-même. Dans les faits, le Parti Communiste est bien sûr le seul et unique maître à bord. D’ailleurs, quand on s’attarde un peu à l’histoire chinoise on réalise que le parti de  Jìnpíng n’est finalement qu’une autre dynastie, remise au goût du jour. La Cité Interdite ne l’est plus mais l’Empereur et ses mandarins sévissent toujours, sous une forme moderne.

D’après toi, qu’est-ce que n’importe quel pouvoir autoritaire fait pour s’assurer de l’obéissance de sa population? Sans être expert, on peut se risquer sans trop se tromper avec de l’endoctrinement, du divertissement et la répression des éléments subversifs. C’est pas nouveau: du premier État sumérien en passant par l’Empire romain jusqu’à la Corée du nord de nos jours. Et pour s’assurer que la sauce prenne rapidement, on commence tôt. Les petits Chinois apprennent donc dès la petite école à respecter aveuglément l’autorité. Ils peuvent bien ne pas me poser de questions en classe!

Évidemment, c’est moins pire que c’était. Máo est mort et la Révolution Culturelle est chose du passé. On ne brûle plus de livres “contre-révolutionnaires” et on ne renvoie plus systématiquement les protestataires en campagne profonde. La Chine est devenu le plus grand pays capitaliste au monde. Taiwan se sacre bien de ce que Pékin pense, Hong Kong se bat farouchement pour des miettes de démocratie et les manifestations populaires ne sont plus rares. Sauf que la liberté, les droits humains, c’est pas pour demain. Peine de mort, procès fantoches, répression armée, censure systématique et propagande sont aussi banals ici que de manger avec des baguettes. La démocratie est une invention occidentale, après tout.

Mais revenons à nos… moutons. Commencer tôt. Les élèves de première année au secondaire et à l’université ne débutent pas en même temps que les autres. Ils doivent d’abord se soumettre à trois semaines de “formation militaire”… entre guillemets parce que le service militaire n’est plus obligatoire et que l’armée chinoise est déjà bien garnie, merci. Et puis apprendre à marcher et à scander des cris en cadence en vêtements camouflage cheapos, ça fait pas des soldats forts, forts. Sans maltraiter ou faire souffrir les étudiants, on s’assure de les éprouver physiquement, de les discipliner et de les bourrer de patriotisme. On est loin des méthodes d’endoctrinement maoïstes, mais ça forme quand même des générations de gens qui s’obstinent pas fort.

À l’Institut où j’enseigne, les cours de première année commencent donc au début de la dernière semaine de septembre. La formation militaire terminée, les freshmen n’en sont pas quittes pour une session peinarde. Six jours de cours par semaine avec une solide dose de travail et d’étude. Vivre dans des dortoirs non mixtes à huit personnes dont les portes sont barrées quotidiennement après 22h30. Accès aux douches, toilettes et cafétérias dans des bâtiments adjacents. Et devine à qui on assigne les corvées de nettoyage du campus jusqu’en juin?

Je les comprends de ne pas toujours se présenter à mes cours et de vouloir dormir, des fois. Je ferais fort probablement la même chose, surtout pour un cours que tu peux rattraper en un “examen” d’anglais la session d’après. Je confie parfois à certains élèves que pour nous, les années universitaires sont souvent les plus belles de notre vie. À ma grande surprise, ils me répondent souvent: “Mais pour nous aussi!” Le pire c’est que c’est vrai: pour eux, c’est quatre ans de relative liberté après un secondaire surchargé et avant la job, le mariage, le ou les bébés et la belle-famille.

Bref, à mon arrivée ça me déplaisait quand même pas trop de pouvoir m’installer tranquillement. Apprivoiser ma résidence, le quartier, trouver des restos avec des images pour pointer ce que je voulais manger, faire connaissance avec les collègues, pis toute.

Trois jours après mon arrivée, Wallace me conviait à la China Construction Bank pour m’ouvrir un compte. Dans le taxi je rencontre Austin, un collègue américain vétéran de plusieurs années ici. En apprenant mon arrivée toute fraîche, il prend son air de gars d’expérience pour me prodiguer ce conseil: “Tsé Charles, en Chine il faut que tu saches d’abord une chose. Peu importe ce qui va t’arriver ici, rappelle-toi toujours de ces trois lettres: T-I-C. This is China!” énonce-t-il, le sourire aux lèvres et l’air satisfait de l’enseignant qui vient de démontrer son principe.

Tonton Mario m’avait déjà dit quelque chose de semblable. Dans sa maison d’enfance à Saint-Lazare-station, la veille de mon départ, il m’avait expliqué: “Tsé Charles, prépare-toi à une expérience que t’auras jamais vécue avant. La Chine c’est bien, mais c’est pas pour tout le monde. Tu la changeras pas à toi tout seul. Chaque fois que quelque chose va t’énerver ou te frustrer là-bas, prend une bonne respiration. Après ça, t’as le choix d’accepter ou non ce qui se passe. Si tu y arrives pas, c’est peut-être un signe que tu dois retourner chez toi”.

Aujourd’hui, tel un jeune Marco Polo ayant appris auprès des caravaniers de la Route de la Soie, je retourne en Chine avec une année d’expérience dans les bagages. Une année d’adaptation, de hauts et de bas, de bons et de moins bons coups. Avec tout ce que je sais maintenant, celle qui s’en vient ne pourra qu’être meilleure que la précédente.

La Saint-Lazare Connection

Il y avait dans les années 70 un célèbre trio d’attaquants des Sabres de Buffalo qui s’amusait à terroriser les défensives partout à travers la Ligue Nationale de Hockey. Trois coéquipiers de La Belle Province ont ainsi rempli les filets adverses dans la langue de Molière pendant sept saisons consécutives. Gilbert Perreault, Richard Martin et René Robert ont à juste titre marqué l’histoire du hockey nord-américain en tant que membres de la célèbre “French Connection”. C’est quoi le rapport? Eh bien Yantai a elle aussi sa propre French Connection! C’est juste que celle-ci n’a aucun rapport avec le hockey et qu’elle n’est composée que de deux personnes au lieu de trois. OK, elle est peut-être un petit peu moins hot, aussi.

À mon arrivée à la mi-septembre, la deuxième question qui m’était la plus posée après l’incontournable “What’s your name?” était bien sûr: “Where are you from?” À cela je répondais par un mensonge éhonté: “I’m from Montreal”. Loin de moi l’idée de renier mes nobles origines cédroises; c’est juste plus pratique de dire Montréal. Et déjà quand j’allais au Cégep à Sainte-Geneviève près de Pierrefonds, les petits-bourgeois francophones du West Island ne savaient pas trop où se trouvait Les Cèdres… alors dans une ville côtière du Shāndōng, oublie ça. En entendant ma réponse mensongère, mon interlocuteur rajoutait parfois: “Oh, have you met Anne-Lyse?”

Qui? Non. “Ouh ize datte?”, répondais-je dans mon anglais irréprochable d’enseignant étranger fraîchement débarqué. Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard que je rencontre finalement la demoiselle en question. En discutant avec Wallace dans le bâtiment administratif un beau jour, il me la présente alors qu’elle sort d’un local adjacent. Elle nous aborde en anglais pour se joindre à la conversation; Wally en profite alors pour vanter sa maîtrise du dialecte local du mandarin, quasi-parfaite si l’on en croit Mr. Nice Guy. Quand ce dernier prend congé pour retourner à sa job de malade, on switch rapidement au français, ce qui provoque immédiatement une sensation que tout expatrié apprécie profondément au contact de sa langue maternelle dans un pays étranger. Anne-Lyse se présente et prend rapidement le contrôle de la conversation, comme elle sait si bien le faire. Ma première impression? Cette fille respire l’énergie et la détermination. Large sourire, ton et posture assurés. Physiquement, on remarque son nez prononcé et sa silhouette très fine. Sans blague, elle doit faire 100 livres mouillée et avec des roches dans ses poches! Sur le moment elle me semble bien sympathique malgré que je n’aie pas le temps de placer beaucoup de mots. Puis elle prend mon numéro de téléphone avant de repartir en coup de vent dans son cours qui recommence. Mandarin avancé, horaire surchargé: pas l’temps de niaiser.

À peu près un mois plus tard, un vendredi d’octobre en avant-midi, Anne-Lyse et moi nous rendons chez Tony, un petit gars à qui elle donne des leçons d’anglais cinq jours par semaine. Elle veut slacker un peu, car trop débordée; je me joins donc à elle pour la séance du jour et si le petit m’aime la face je vais la remplacer deux jours par semaine. En marchant dans la rue qui descend vers la mer, on jase. Elle est bien fine et tout, mais ça fait un mois que je l’ai rencontrée et je ne la connais toujours pas vraiment. Ma première question: “Qu’est-ce qui t’as amené ici?” Elle est fascinée par la Chine depuis un bout et elle était déjà venue en voyage avec l’école. Elle a à peine vingt ans, est ici depuis un an et a un chum chinois qui s’appelle Frank. Durant la conversation, elle mentionne qu’elle a fait son Cégep en anglais. “Y’a pas trente-six mille Cégeps anglophones au Québec, j’le connais peut-être”, lui fais-je remarquer, intrigué. Effectivement: elle a étudié au John Abbott College, à Sainte-Anne-de-Bellevue! “Tu sais c’est où?”, interroge-t-elle en voyant ma réaction. “Ben oui! Je viens de ce coin-là. Connais-tu Les Cèdres?”, je lui demande. “Ben certain, je viens de Saint-Lazare!”

Je suis un gars des Cèdres, une petite ville peu connue du Québec, qui est venu à Yantai, une petite ville peu connue du Shāndōng. Et je rencontre ici une fille que j’ai jamais vu avant et qui vient de la ville voisine à la mienne. C’est quoi les chances que ça arrive, sérieusement? Mettons que ça a solidement fait ma journée.

Alors c’est ça, la French Connection de Yāntái: une fille sympathique de Saint-Lazare qui travaille trop, et un gars sympathique de Les Cèdres qui aime pas trop travailler… mais pour être tout à fait honnête, la Connection n’existe pas vraiment. En fait, je ne vois presque jamais Anne-Lyse. Elle m’a bien invité à souper mais entre son horaire de fou, son Chinois et son bébé Golden Retriever, ça s’est jamais fait. Elle m’appelle quand même en priorité quand elle a des offres de tutorat qu’elle ne peut pas prendre, parce “qu’entre Québécois, on s’aide”. La pauvre est débordée, et elle a de la misère à dire non. Elle l’avoue elle-même: elle travaille trop, une vraie workaholic. Et elle est tellement en demande qu’on l’accoste même dans la rue et au supermarché pour des cours privés d’anglais!

Pour plusieurs raisons mais surtout par paresse, j’ai décliné chacune de ses offres, sauf une. La prochaine fois, tu sauras comment la « Saint-Lazare Connection » s’est mise au service de Little Tony et de la bourgeoisie yantaiaise.