Intermède Médical

Samedi, le 11 octobre. Lever tardif; la veille, mon appartement s’est paqueté d’amis venus boire et manger à ma santé. Ce soir, c’est sur chao yang jiē que ça se passe pour célébrer mon anniversaire. Mais aujourd’hui, je me sens pas mal plus vieux que 26 ans.

Au cours des jours suivants, mon niveau d’énergie se met à diminuer et j’ai de plus en plus mal aux muscles du corps. Enseigner six cours en quatre jours devient vite épuisant et je passe désormais mon temps libre entre dormir, lire et sortir pour aller manger. Une mauvaise grippe, que je me dis. Mais bientôt, je me mets à pisser beaucoup trop foncé. Suivront les nausées, des douleurs au ventre puis la jaunisse. On a beau me dire que les yeux verts me font bien, quelque chose ne tourne définitivement pas rond.

Je google mes symptômes au début de la semaine suivante et c’est à ce moment que je commence à réaliser ce qui se passe. Mardi le 21, je téléphone à Wallace après mes cours: j’ai besoin d’une prise de sang au PC. Ping n’est pas en ville mais il m’envoie un collègue, Jiang Fei, comme escorte. Le lendemain et trois aller-retours à l’hôpital plus tard, Wallace me rappelle:

– Charles, ton foie est malade. On ne pense pas que c’est un cancer…

– Ah bon!

– … Mais c’est probablement une hépatite. Il va falloir que tu retournes chez toi, le plus tôt possible. Désolé.

– Quelle forme d’hépatite? C’est grave?

– On ne sait pas exactement. J’espère que non.

– Je peux pas être traité ici?

– C’est mieux que tu ailles te faire soigner chez toi…

J’ai beau insister, Wallace est intraitable. Une décision prise communément avec les docteurs et son patron, qu’il me dit. C’est dans des moments comme celui-là qu’on réalise qu’on n’a pas le gros bout du bâton en tant qu’étranger. On est ici parce que et tant qu’ils le veulent bien. Malgré une assurance santé, un an d’expérience et un permis de résidence valide jusqu’en juillet 2015, on ne me laisse pas le choix. Poliment mais fermement, Big Brother renvoie l’étranger malade chez lui.

Arrivée à Montréal au début de la nuit du 25 octobre après trente heures de plaisirs aériens et aéroportuaires. Long repos avant l’étape suivante: les urgences. Canadien me fait une passe sua palette ce soir alors qu’il reçoit le Rangers en cette soirée froide et humide. Ça convaincra beaucoup de “malades” à rester devant la télé jusqu’à au moins 22 heures. Départ vers Salaberry-de-Valleyfield au début de la game.

En arrivant aux urgences, la première chose à faire est de prendre un numéro au triage. Quand on t’appelle, tu rencontres une infirmière à qui tu racontes un peu ta vie mais surtout tes symptômes. Ensuite on te classe en ordre de priorité de traitement, bref on te “trie”. Dans ma malchance, j’ai entre autres eu la chance d’attraper une maladie avec laquelle on ne plaisante pas. Après consultation de médecins l’infirmière m’annonce qu’ils me garderont pour la nuit. Je donne donc congé à ma mère et ma soeur, enfile l’inévitable jaquette bleu pâle et m’allonge sur une civière. À ma gauche, une dame aux prises depuis quelques jours avec un sévère virus de type gastroentérite. À ma droite, un homme tombé sur son patio alors qu’il travaillait sur son toit le matin même. Il n’a droit qu’à de la glace; les antidouleurs ne peuvent être prescrits tant qu’un médecin n’a pas émis un diagnostic.

J’ai encore de la misère à réaliser ce qui arrive. L’hôpital, ça avait toujours été pour les autres. Je suis couché sur une civière à Valleyfield et j’ai perdu ma job même si mon foie ne semble pas très malade. Alors que tout commençait enfin à tomber en place dans un nouveau pays et une nouvelle vie, je me mets à jaunir et on me sort de la circulation.

Rien de spécial ne se passe pendant les six heures suivantes sauf les prises de sang. À l’arrivée, l’infirmier ou l’infirmière m’installe un cathéter à un bras puis revient périodiquement remplir de nouvelles fioles qui s’en iront à l’analyse. Rien de souffrant ou pénible mais les piqûres, le sang qu’on te prend et le cathéter qui est là et pince en permanence te rappellent que t’es pas nécessairement top shape.

Un médecin se libère finalement peu après une heure et demie du matin. Quoi de neuf, docteur? Mon foie a définitivement un problème: le niveau d’enzymes hépatiques est à plus de 2000, soit plus de quatre fois plus élevé que celui d’une personne dans un état normal. Mais ça n’est toujours bien pas une hépatite “fulminante” donc Dr Médecin me donne congé pour la nuit. Retour en après-midi pour une échographie qui confirme que je ne suis pas enceinte. Lundi matin, le microbiologiste me rend son diagnostic.

En douze heures passées à l’hôpital, j’ai vu trois médecins et bien plus d’infirmiers et infirmières. On m’a traité en priorité par mesure préventive. La santé publique a aussi assuré un suivi en m’appelant et en vaccinant gratuitement mon père et ma soeur. Et tout ça pour pas une cenne. Merci, système de santé public imparfait.

J’ai contracté une hépatite A, probablement en ingérant de l’eau ou de la nourriture contaminée. J’en suis soulagé étant donné que c’est probablement la forme d’hépatite la moins grave qui existe. Le corps s’en débarrasse presque toujours sans traitement, surtout en bas âge. D’ailleurs, c’est une maladie relativement banale dans les pays à l’hygiène douteuse comme la Chine. Les gens y contractent très souvent l’hépatite A en enfance en n’affichant peu ou pas de symptômes. À l’âge adulte c’est une autre histoire mais ça se complique rarement. Et une fois le virus combattu, on est immunisé pour de bon. Bref, c’est un peu la varicelle des pauvres.

Ma mésaventure est maintenant chose du passé. C’est franchement plate de perdre son emploi et son permis de résidence pour une petite jaunisse, mais au moins je suis en pleine forme. J’ai finalement été chanceux dans ma malchance en contractant l’hépatite A. À moi maintenant de ne pas trop pousser ma luck avec B, C, D et E.

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